Marc Chagall, « L’Anniversaire »

Le Regard Libre N° 28 – Loris S. Musumeci

Regard vers le peintre-poète : Chagall (1/3)

Marc Chagall (1887-1985) est considéré comme l’un des plus grands peintres du XXe siècle. Trois épisodes lui sont consacrés pour caresser son œuvre qui n’est pas que peinture. Elle est aussi poésie. Vers d’un amour ailé et coloré qui se laissent contempler par L’Anniversaire (1915).

Des essais cubistes aux tentations de la violence fauviste, jusqu’au plongeon dans la lumière de l’orphisme, Chagall demeure inclassable. Il est un style, une manière à soi dans ses élans d’évolutions et variations. Son huile sur toile L’Anniversaire s’inscrit dans ce mouvement, bien qu’elle étonne au premier regard. Est-ce vraiment du Chagall ? Point de juif hassidique jouant du violon en louchant, point de chèvre, d’ange déchu ou de Christ. Mais l’amour d’un jeune couple, aussi léger et vivace que le décor de l’appartement.

Marc Chagall, L'anniversaire
Marc Chagall, « L’Anniversaire », 1915

Histoire de l’amour

1914. Après quatre ans de vie parisienne, difficile et formatrice, le rêveur biélorusse s’en revient au pays, dans la ville de Vitebsk. Il y retrouve sa famille et sa compagne dont le sentiment amoureux a résisté au temps. Bella Rosenfeld. Native également de Vitebsk, d’une bonne famille de joailliers juifs. Son cœur avait chaviré pour Chagall en 1909. La priorité de ce dernier : épouser sa belle Bella. Le mariage a lieu en 1915. Ce sont sans doute les plus heureuses années du peintre qui se profilent. Malgré l’obscurité de l’époque – l’Europe se dévore d’une guerre interne – les nouveaux époux volent dans les plus lumineuses sphères de la joie conjugale. L’Anniversaire en est l’exact témoignage.

« J’ouvrais seulement la fenêtre de ma chambre et l’air bleu, l’amour et les fleurs pénétraient avec elle. Toute vêtue de blanc ou tout en noir, elle survole depuis longtemps à travers mes toiles, guidant mon art. » Les épanchements de l’artiste, de son autobiographie Ma Vie, suffiraient à révéler l’essentiel parfum du tableau. « Pour mon anniversaire de 1915, écrit-il encore, Bella est venue avec un bouquet. Cette réalité s’est transformée aussitôt en moi, une chimie s’est opérée ; la mémoire, le souvenir font de même. Monet était fidèle aux arbres qu’il avait devant lui, mais qui sont les arbres dont il avait besoin. De même, je pars d’un choc initial concret et spirituel, d’une chose précise et je vais vers quelque chose de plus abstrait. » Ainsi se révèlent le contexte banal et la douce orgine de l’œuvre.

Des couleurs

De l’amour, il s’en trouve abondamment au foyer Chagall. La peinture le laisse éclater dans la diversité de ses éléments. A commencer par les couleurs. Le rouge écarlate du sol et d’une partie du mobilier saisit le regard, sans intermédiaire. Il brûle la réalité de la scène pour transporter l’âme du quotidien morne et gris, indiqué par la paroie qui ne s’impose pas, jusqu’au quotidien onirique, rendant la vie incessemment merveilleuse.

Accompagnent ce rouge, le bleu clair fleuri de la tapisserie sous la fenêtre du fond et le bleu royal mais léger de la nappe. Ces deux bleus apaisent la chaleur excitante avancée en première instance. Ils offrent un équilibre serein à la repésentation, aux amoureux.

Les roses agréablement ternes, de la couverture au tapis, de l’assiette à une fleur du bouquet, appellent, elles, à l’ambiance érotique du logis. Erotisme suggéré, sans volonté d’aphrodisie directe. Le vert maritime de la chemise de Monsieur, comme celui, plus discret, des ornements du bouquet, se complète au rose dont il assagit les tendances sexuelles. Ce vert est effectivement calme, stable. Peut-être même de sang noble.

Les fantômes

Dans le même esprit, les pantalons « navy ». Ils ont, en revanche, ce rôle supplémentaire de mouvement, qui paraît envoler les amants en coordination. La robe noire et luisante de Madame suit dans ses vagues fantomatiques. Les deux personnages n’ont d’ailleurs pas l’air d’autre chose que des fantômes. La blancheur radicale de leur peau et leurs yeux foncés confirment cette idée. En cela, Chagall insère pleinement L’Anniversaire dans sa manière toujours mystique de figurer l’existence humaine, en dépit de l’absence d’objets religieux – tantôt la croix, tantôt un rouleau de la Torah – que l’on retrouve en masse chez le peintre juif. Bella et Marc s’aiment à un tel point qu’ils transcendent le réel. Leurs ventres respectifs chatouillent tellement d’affection, que même la perspective de l’image en est bouleversée.

Un tableau tragique ?

Reste enfin cette fenêtre ouverte, en troisième plan sur la gauche. Enigmatique interprétation. Que signifie-t-elle ? Vers où mène-t-elle exactement ? Elle pourrait, à la fois, signifier l’arrivée d’une fraîcheur qui anime la tendresse de la pièce, comme l’auteur le suggère dans Ma Vie ; ou encore le départ tragique d’un bohème qui, d’un dernier baiser, abandonne sa dame. Pour un besoin de liberté. Pour aller prendre l’air ailleurs.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédits photos : © historyandartblog / s-media-cache-ak0.pinimg.com

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