« L’homme qui tua Don Quichotte », la fantaisie adéquate

Les mercredis du cinéma – Alexandre Wälti

Tout y est : l’énergie, la folie, l’inventivité, l’aventure et même l’hommage. C’est Don Quichotte version Terry Gilliam, fermenté en barrique Monty Python, cuvée 2018, enfin ! C’est peu dire tant l’adaptation du classique de Cervantes a longtemps été une épreuve pour le réalisateur qui avait le projet en tête dès 1990 et a commencé sa production dès 2000. Ce n’est pas le seul réalisateur qui a tenté une adaptation cinématographique : le grand Orson Welles s’y était déjà cassé les dents durant vingt ans dès 1957. Pourquoi autant d’années pour réaliser L’Homme qui tua Don Quichotte ?

D’abord feu Jean Rochefort a dû renoncer au rôle-titre, victime d’une double hernie discale, ensuite une inondation a détruit tout le matériel du film et, enfin, l’endroit initialement choisi par Terry Gilliam était sous un couloir aérien. Ces contretemps ont finalement mis une fin au projet avec Johnny Depp en 2002 et ont débouché sur un documentaire qui est aussi une intéressante plongée dans la production d’un film : Lost in la Mancha.

L’idée de réaliser le film remonte donc à bien longtemps, 25 ans pour être exact comme le rappelle le générique du début. En même temps, le réalisateur s’attaque à un pavé de plus de 1000 pages qui, a priori, est inadaptable au cinéma, vraiment inadaptable. Pourquoi ? Pour tellement de raisons qu’il est impossible de les écrire toutes par ici, au risque d’avoir une liste infinie comme article. Ce qu’il faut, vous le concéderez sans doute, éviter lorsqu’on fait la critique d’un film. Mais principalement, c’est parce que le roman est une superposition de personnages dans le personnage de Don Quichotte tout comme une succession d’histoires dans l’histoire. Bref, vous l’aurez compris, l’ouvrage en deux volumes de Cervantes est l’infini livre par définition.

Judicieuse mise en abyme

Assez parlé littérature, parlons cinéma ! Vous êtes là pour ça, n’est-ce pas ? Pourtant l’envie est grande de vous embarquer, à la manière d’un Don Quichotte de derrière les fagots, dans « un jour parfait pour l’aventure ». Concrètement Terry Gilliam, en écho à l’introduction de cet article – et oui le blabla n’était pas là pour rien – a fait le choix d’une mise en abyme. Comment ? Il a décidé d’entrer dans l’univers de Don Quichotte par la perspective du réalisateur américain Toby (Adam Driver, superbe). Il avait tourné son film de fin d’études en s’inspirant des aventures de Don Quichotte. Il revient en Espagne – est-il vraiment parti un jour – pour un tournage, la suite de Don Quichotte peut-être.

Du jour au lendemain, et par une succession d’événements chevaleresque – justement, Toby, le réalisateur, retourne sur les lieux de son premier tournage et découvre, dix ans après son film de fin d’étude, ce que les acteurs-figurants sont devenus. Il réalise notamment qu’il a changé à jamais la vie de Javier, son Quichotte cordonnier (Jonathan Pryce, follement possédé) et qu’il a influencé tant d’autres vies sans vraiment s’en rendre compte. Notons à ce point de l’article l’éclosion de l’actrice portugaise Joana Ribeiro, fabuleuse et intense, dans le rôle d’Angélica. Revenons au film. La plongée dans le passé emporte soudain Toby dans l’histoire même du Quichotte. Il devient Sancho Panza le fidèle écuyer du chevalier errant et revit ses aventures dans l’époque moderne. Encore une fois, le choix de Terry Gilliam lui évite d’être trop proche des histoires infinies de Don Quichotte sans qu’il ne passe aucunement à côté de certains passages iconiques de l’œuvre de Cervantes.

La rencontre entre le réalisateur et Don Quichotte permet de rendre plus crédible encore le décalage entre deux époques, deux mentalités. Le fil rouge du film bien plus que l’aventure de Don Quichotte. Ce qui, assurément, est la qualité principale de l’adaptation. Elle participe ainsi activement à la tension à la fois comique – parce que oui, Gilliam n’a pas renié son humour anglais décalé et on se marre – et dramatique, la quête inatteignable.

De la folle imagination à la réalité comique

L’épopée quichottesque version Gilliam plonge dès lors littéralement le spectateur dans la folie du personnage de Cervantes, sa tendresse, sa loyauté, sa vie ; pardon des personnages, des tendresses, des loyautés, des vies du chevalier errant qui sont un peu celles de chaque personne qui s’octroie le plaisir de l’inventivité et de la passion imaginaire. Mais gare à ne pas s’égarer ! Le réalisateur anglais ne passe pas à côté de la mégalomanie du Quichotte et la personnifie dans le corps d’un baron de la vodka russe (Jordi Mollá, glacial). Nous vous laissons imaginer ce que ça peut donner quand ça passe par les yeux d’un Monty Python – les initiés comprendront, les autres découvriront.

En résumé, le rythme de L’homme qui tua Don Quichotte est clairement comique. Il suffit de prendre l’exemple de l’auberge fictive – bien réelle dans l’œuvre de Cervantes et librement adaptée par Gilliam – dans laquelle le nouveau Sancho et Don Quichotte trouvent un abri. Quand l’inquisition entre en force à l’intérieur même le spectateur croit dur comme fer au délire et doute de la temporalité dans laquelle se déroule le film. Exactement l’effet du roman ! Les deux compagnons paniquent et toutes les scènes qui en débouchent sont tout à fait généreuses en clowneries et autres galipettes plus que plaisantes. Un pur plaisir !

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Diego Lopez Calvin pour Ascot Elite Entertainment

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