Tout savoir sur Hitchcock aujourd’hui avec «Le Regard Libre»

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Les coronarétrospectives du cinéma – Loris S. Musumeci

«En style cinématographique, le suspense consiste à susciter une curiosité haletante et à établir une complicité entre le metteur en scène et le spectateur qui, lui, sait ce qui va arriver.» Alfred Hitchcock

Qui de mieux que l’homme connu sous le nom de maître du suspense pour nous parler du suspense? Qui de mieux qu’un maître à filmer pour nous parler du cinéma? Qui de mieux qu’un maître pour nous parler? Hitchcock parle par ses films, à travers des thématiques récurrentes et des techniques tout aussi récurrentes. Pour offrir au Septième Art le travail d’une vie, toujours au service des spectateurs dont l’amour qu’il leur portait était réciproque. Pour offrir au Septième Art tout un univers à travers sa caméra, qui n’est autre que le miroir de l’âme.

La «Comédie humaine» de Hitchcock

La peur et l’angoisse, toujours mâtinées d’un brin d’humour, sont les émotions ressenties face à un film de Hitchcock. En jouant avec ces émotions, le réalisateur joue avec l’être humain. En jouant avec l’être humain, il joue avec lui-même, avec ses propres émotions, avec ses obsessions. Comme s’il cherchait à s’explorer sans cesse à travers son travail. A mieux se connaître. Tel un Balzac avec sa Comédie humaine, Hitchcock a tant exploré les passions, les hantises et les jubilations de l’homme, qu’il semble tout savoir de nous – ou presque.

A notre tour de nous livrer au même jeu. En entrant dans l’univers, dans les décors, dans les détails, dans la mise en scène, dans l’histoire, dans les personnages et leur psychologie de six de ses films – Rebecca (1940), La Cinquième Colonne (1942), La Maison du docteur Edwardes (1945), Fenêtre sur cour (1954), Psychose (1960) et Les Oiseaux (1963) – nous allons chercher à tout savoir – ou presque – sur Hitchcock. Le maître garde sa part de mystère. Tout comme ses œuvres qui, en vrais classiques, ne cessent jamais de nous questionner. Sources inépuisables de cinéma, qu’on ne s’épuise pas de voir ou revoir.

Le mystère qui plane autour du maître n’empêche pas de faire la connaissance de l’homme. Exercice auquel se prêtait volontiers Hitchcock de son vivant. En authentique pudique, il livrait avec plaisir sous la forme de petites histoires des épisodes de sa vie d’un air toujours amusé, que ces épisodes fussent drôles ou moins drôles. Peut-être pour rester cordial et gentleman vis-à-vis des journalistes qui lui posaient des questions parfois purement biographiques, souvent indiscrètes. Sans doute pour se lier toujours davantage à son public, envers lequel il n’a jamais manqué de reconnaissance pour le succès qu’il lui a accordé, duquel il s’est toujours senti proche, en homme somme toute normal, malgré le génie et la renommée.

Obèse et solitaire

Alfred Hitchcock naît à Londres le 13 août 1899. Il connaît une enfance sans drames ni exploits. Il n’empêche que le cinéaste qu’il deviendra par la suite se forge dès l’enfance. Il apprend déjà la solitude de l’artisan face à son outil, du créateur face à son œuvre, de l’homme face à son destin. Lui-même a raconté ne pas avoir connu d’ami dans sa jeunesse. Le petit Alfred est timide. Il joue tout seul. Il subit les supplices que lui inflige sa mère à l’éducation très catholique, très irlandaise, très sévère.

Il peine à trouver des repères, manquant d’affection, manquant d’estime de soi. Alfred Hitchcock a toujours été obèse. On se moquait de lui; il se voyait en monstre. A l’adolescence, il intègre le collège jésuite St-Ignatius. Il y vit la peur et l’angoisse des châtiments corporels. Il ne paraît cependant pas en ressortir totalement traumatisé; il en garde le souvenir d’un enseignement rigoureux et une foi chevillée au corps pour le restant de ces jours.

Ensuite, Hitchcock poursuit ses études et devient ingénieur. Travaillant pour le département de la publicité d’une entreprise de télécommunications. C’est là qu’il commence à dessiner pour ses mandats de graphiste, tout en s’adonnant à la rédaction de nouvelles pour ses collègues. S’ouvrant au monde, il se passionne pour le théâtre et le cinéma. Qu’il intègre progressivement en devenant concepteur d’intertitres pour le cinéma muet. L’ascension prend son envol.

La construction d’un cinéma

Toujours discret et humble, Hitchcock se fait apprécier pour son talent et son perfectionnisme. Il passe par tous les métiers, toutes les techniques du cinéma. Il s’essaie à la réalisation, redevient assistant-réalisateur. Eduque son regard par un séjour professionnel en Allemagne, qui forgera toute l’esthétique de son cinéma, et, de retour en Angleterre, il commence peu à peu à se faire un nom. Entre-temps, il a épousé Alma Reville, qu’il a rencontrée sur un plateau de tournage. Il ne connaîtra l’amour qu’avec cette femme, qui demeurera sa meilleure amie et sa plus proche collaboratrice. Elle lui donnera une fille, Patricia, leur seul enfant, leur grand bonheur.

Remarqué pour son talent et son style déjà propre dans ses films anglais, Hitchcock est appelé outre-Atlantique. Il s’établit en 1939 à Los Angeles avec sa famille. Le producteur David O. Selznick lui ouvre un boulevard. C’est en Amérique que Hitchcock deviendra le grand Hitchcock. C’est là qu’il apprendra de ses erreurs et que ses réalisations connaîtront une qualité croissante. C’est là qu’il connaîtra la valeur de l’indépendance. Qu’il apprendra à se construire par lui-même. A créer son univers. A devenir le réalisateur le plus aimé du public, pour les films qu’il réalise bien sûr, mais aussi pour sa simplicité et sa bonhomie.

Un homme de rire, un homme de foi

Une bonhomie traduisant l’esprit d’un homme extrêmement drôle et généreux. Qui aimait bien manger, boire et fumer. Qui s’est prêté à plusieurs apparitions directes à la télévision en faisant le clown, en jouant avec le public. Hitchcock, adulte, n’a jamais eu peur du ridicule. Il rit de lui-même, de son parcours, de son poids, de son allure, de ses films. De l’enfant seul et triste, il est devenu un homme qui s’assume dans son art et dans sa personnalité. Qui ne recule pas devant l’indiscrétion de la question de la foi qui lui est si souvent posée.

Pour Hitchcock, le rire et la foi occupent un rôle analogue. Alors que «l’humour est nécessaire au suspense» parce qu’il «l’atténue et contribue au soulagement du public», la foi semble être nécessaire à l’existence, pour le moins à son existence, parce qu’elle en atténue les dimensions dramatiques. Mais Hitchcock ne s’épanche pas trop sur ce sujet; il préfère raconter des anecdotes sur la bigoterie de sa famille et sa peur de la confession sous forme de plaisanterie. Il réussit en outre à faire ce que les artistes catholiques réussissent le mieux: ne pas imposer de vision religieuse à tout, ne pas chercher à faire de leur art un vecteur de bonne parole. La foi n’en demeure pas moins inspiratrice, tant dans son esthétique et dans ses symboles, que dans ses thèmes. L’innocent sacrifié, la faux coupable persécuté. Le poids du péché, la légèreté du salut. L’angoisse de tout perdre, le soulagement de se savoir sauvé et aimé.

Le cinéma en artisanat

Avant d’être un auteur à thèmes, Hitchcock est un auteur à techniques. En cela, le cinéaste est artisan. De nature solitaire et passionnée, il s’est intéressé à chaque petit détail de l’artisanat du cinéma. Maniant la pellicule avec autant d’aise que la caméra, capable d’imaginer le soir dans son bureau – avec un bon verre de whisky – tout le décor d’un plateau, tous les costumes, dans les détails pratiques. Tout comme il place sur ses croquis tel projecteur à tel endroit, avec telle intensité; tout comme il trace le chemin que doit accomplir le travelling, en imaginant la profondeur du zoom et voyant déjà le plan qui sera filmé. C’est ainsi que Hitchcock est vraiment un maître à filmer et pas seulement un cinéaste de talent. C’est ainsi qu’en plus d’être le maître du suspense, il est aussi le maître de la technique et du montage.

A partir de la technique, de l’esthétique qui en découle et des thèmes que le scénario place à l’honneur, les films ont un but. Ce n’est pas directement d’instruire le spectateur, ni de lui faire passer un message, mais de l’émouvoir. «Je suis prêt à donner au public des chocs émotionnels tout à fait sains.» L’émotion en tant que purificatrice de l’âme, l’émotion qui nous met à nu et qui nous purge. L’émotion qui nous place face à nos peurs, nos luttes, nos faiblesses, pour nous aider à les affronter dans la vie. Ce que Hitchcock offre à son public par son cinéma, il se l’offre à lui-même. La réalisation en tant que psychanalyse, ou du moins en tant que connaissance de soi.

Se donner au public

Et puisqu’il est du genre pratico-pratique, avec les pieds sur terre, il fournit à travers ses films ce pour quoi les gens paient. Du moment qu’il y a réputation d’un cinéaste, il y a réputation de son style et du genre de films qu’il réalise. Le public sait qu’il aura les frissons avec Hitchcock; il paie son billet de cinéma pour ça. Point. Le réalisateur se rend bien compte que son cinéma éduque le regard et élève l’âme. Il sait qu’il ne donne pas aux spectateurs la peur pour la peur, l’angoisse pour l’angoisse; il laisse passer par son cinéma du divertissement, du suspense, une détente, de la réflexion dont chacun se sent libre, des prouesses techniques à l’écran, une photographie qui ne renonce jamais à la subtilité et donc à la beauté.

«Pourquoi les hommes veulent-ils souffrir et aiment-ils le suspense? Je dis alors: pourquoi montent-ils sur les montagnes russes en poussant des hurlements de joie et de frayeur? Au vrai, malgré la peur qui est en eux, il leur plaît d’essayer et ils savent que leur angoisse ne va pas durer. Arrivés à terme, ils sont détendus et ils rient.» Alfred Hitchcock

Le bilan hitchcockien s’élève à une cinquantaine de films qui ne connaissent pour la plupart aucune ride d’obsolescence, à des innovations techniques qui servent encore aujourd’hui, une procuration du suspense dont on ne cesse de s’inspirer, des sujets qui posent encore question, des personnages qui intriguent encore, des scènes cultes, toute une culture cinématographique, et bien sûr du plaisir. Le bilan humain n’appartient qu’à Hitchcock lui-même. Mais en tout cas, il a été un homme heureux, fier de sa famille, fier de ses amis, de ses héritiers dans le domaine cinématographique. Un homme qui a appris à s’aimer grâce à l’amour du public, auquel il s’est donné de film en film, jusqu’à la fin. A sa mort, en 1980, ses cendres furent répandues dans l’Océan Pacifique.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Archives du Spetième Art

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