La noblesse de la transmission

Le Regard Libre N° 4 – Jonas Follonier

Nous arrivons donc à la dernière édition de cette année scolaire. Quel plaisir avons-nous eu que de mettre par écrit des idées et des intérêts qui nous étaient chers !

Pour beaucoup de spécialistes, un des comportements propres à l’Homme est sa capacité de transmettre plus qu’il ne reçoit ou innove, contrairement aux simples animaux, chez qui l’apprentissage d’une innovation individuelle se perd au bout de quelques générations ; ils possèdent donc toujours les mêmes mœurs. La présence de la culture, cette capacité de transmettre, chez l’espèce humaine et elle seule, résulte d’un phénomène des plus impressionnants qu’on ait vus sur terre : l’émergence subite, depuis quelques millénaires, d’une capacité culturelle dépassant le seuil de base auquel nous resterions toujours, comme dans certaines tribus jusqu’il n’y a pas si longtemps. Continuer la lecture de La noblesse de la transmission

Le grand Charles a nonante ans

Le Regard Libre N° 4 – Jonas Follonier

Ce mois-ci marque l’anniversaire d’un des plus grands noms que la chanson française ait jamais connus ; Charles, le grand Charles, a fêté ses nonante ans le 22 mai 2014. Nonante ans, et toujours toutes ses dents !

C’est cela même qui caractérise la teneur incroyable de ce phénomène : il est toujours là. A l’instar de Johnny Hallyday, Aznavour fascine par sa longévité imperturbable, son amour pour la vie et pour la passion qui l’anime, cette fameuse passion plus forte que la mort. Or contrairement à Johnny, son jeune disciple septuagénaire, Charles a maintenu durant toute sa carrière une ligne qui lui est propre – les deux situations sont admirables, il suffit d’en retenir le positif : la curiosité artistique et l’évolution chez l’un, la constance et l’authenticité chez l’autre. Continuer la lecture de Le grand Charles a nonante ans

L’importance de la durée

Le Regard Libre N° 3 – Jonas Follonier

Le 20 mars dernier, Ovide, poète latin d’excellence, aurait eu 2057 ans – un âge relativement avancé. Sa poésie, quant à elle, n’a pas pris une ride.

En m’imprégnant, un soir parmi d’autres, de cette merveilleuse traduction des fameuses Métamorphoses faite en alexandrin par M. Desaintange, je ne peux m’empêcher de ressentir en moi une grande admiration, tout d’abord pour cette esthétique, mais aussi pour cette pulsion d’immortalité, de génie soucieux de la postérité, à chaque fois que j’en relis les premiers vers :

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L’intégration dans l’Antiquité

Le Regard Libre N° 3 – Sébastien Oreiller

Il est à déplorer, à l’issue d’une enrichissante semaine Babel pourtant promue chantre du langage unificateur, que la notion même d’intégration ait été privée d’exégèse. Tant de conférences, d’étymologie si peu. « O tempora, o mores ! » Comment les Grecs et les Romains auraient-ils jugé notre manière d’appréhender la cohésion sociale ? Suspecte sans doute. Petite anamnèse : le mot intégration dérive directement du verbe latin integro, réparer, renouveler. Ici, rien à voir avec les candides concepts de pédagogues débonnaires : dès le départ, nous avons affaire à une sémantique médicale, presque chirurgicale. Pour les Anciens, il n’y a point d’intégration sans fracture.

Commençons par les Hellènes. Le Manuel des Etudes Grecques et Latines, de L. Laurand, véritable référence en la matière, nous indique de prime abord que « tous les habitants d’Athènes et de l’Attique ne sont pas citoyens ». Ne peuvent prétendre à cet honneur que « les descendants des anciennes familles attiques ou ceux qui ont obtenu le droit de cité d’Athènes ». Les autres sont les métèques, des hommes libres sans droits civiques, et bien sûr les indispensables esclaves ; quant aux femmes, elles n’avaient pas de rôle politique mais transmettaient la citoyenneté. Continuer la lecture de L’intégration dans l’Antiquité

Royalisme, la question française

Le Regard Libre N° 3 – Vincent Gauye

Qui n’a jamais rêvé aux grandeurs disparues de l’Ancien Régime ? Qui n’a jamais imaginé ce que serait la France aujourd’hui si un monarque la régissait ? Mais quel roi ? Qui aujourd’hui peut se déclarer souverain légitime du trône de France ? A les entendre, certains clameraient le nom du Comte de Paris. D’autres prôneraient un gentilhomme espagnol. Mais qu’en est-il réellement ? Il convient désormais de revivre les événements qui ont ébranlé la France au lendemain de la Révolution Française.

Nous sommes en 1830. Un monarque absolu, Charles X, régit la France. Il succède au « roi fauteuil », Louis XVIII. Tous deux frères de Louis XVI, ils incarnent la continuité de la dynastie des Bourbons qui succède aux Valois. J’ai tantôt caractérisé le régime de Charles X d’absolu. En effet, son royalisme conservateur l’appelait à régner selon les principes omnipotents de son illustrissime ancêtre Louis XIV. « J’aimerais mieux scier du bois que de régner à la façon du Roy d’Angleterre. » disait-il. Continuer la lecture de Royalisme, la question française

«Le rossignol et l’épervier»

Le Regard Libre N° 3 – SOΦIAMICA

« Un rossignol perché sur un chêne élevé chantait à son ordinaire. Un épervier l’aperçut, et, comme il manquait de nourriture, il fondit sur lui et le lia. Se voyant près de mourir, le rossignol le pria de le laisser aller, alléguant qu’il n’était pas capable de remplir à lui seul le ventre d’un épervier, que celui-ci devait, s’il avait besoin de nourriture, s’attaquer à des oiseaux plus gros. L’épervier répliqua : « Mais je serais stupide, si je lâchais la pâture que je tiens pour courir après ce qui n’est pas encore en vue. » »

Cette fable d’Esope, grand fabuliste grec et piètre fabulateur, vu la justesse de ces propos, donne à réfléchir : qui parmi nous se serait contenté de la petite proie ? Continuer la lecture de «Le rossignol et l’épervier»

«Deux petits pas sur le sable mouillé»

Le Regard Libre N° 3 – Loris S. Musumeci

L’histoire commence sur une plage, quand Anne-Dauphine remarque que sa petite fille marche d’un pas un peu hésitant, son pied pointant vers l’extérieur.

Après une séries d’examens, les médecins découvrent que Thaïs est atteinte d’une maladie génétique orpheline. Elle vient de fêter ses deux ans et il ne lui reste plus que quelques mois à vivre. Alors l’auteur fait une promesse à sa fille: «Tu vas avoir une belle vie. Pas une vie comme les autres petites filles, mais une vie dont tu pourras être fière. Et où tu ne manqueras jamais d’amour.»

Ce livre raconte l’histoire de cette promesse et la beauté de cet amour. Tout ce qu’un couple, une famille, des amis, une nounou sont capables de mobiliser et de donner.

«Il faut ajouter de la vie aux jours, lorsqu’on ne peut plus ajouter de jours à la vie.»

Le vendredi 11 avril dernier, à Martigny, j’ai fait l’incroyable rencontre d’Anne-Dauphine Julliand. Son témoignage de vie est un véritable hymne au bonheur et à l’amour.

Anne-Dauphine et Loïc, son mari, ont quatre merveilleux enfants: Gaspard, Thaïs, Azylis et Arthur. Cependant, seuls trois sont physiquement vivants. Thaïs est morte à l’âge de trois ans, d’une maladie au nom barbare: la leucodystrophie métachromatique. Ce nom fait peur. Peur! Une peur qui aurait paralysé le bonheur de la petite famille à jamais, comme l’avait tout de suite pensé Anne-Dauphine à l’annonce de cette tragédie. D’autant plus qu’elle attendait un enfant en ce temps; d’autre part, les médecins avaient été clairs: «Il y a une chance sur quatre que votre prochain enfant soit atteint de la même maladie.» La petite Azylis est née avec la même maladie génétique que sa sœur. Elle a été traitée depuis sa naissance; mais la leucodystrophie étant une maladie incurable, ces traitements ne font que ralentir la dégénérescence. Azylis est aujourd’hui âgée de sept ans et demeure complètement dépendante car elle a développé de très lourds handicaps. Elle ne peut pas marcher, ni parler, ni se nourrir…

Pourtant, Anne-Dauphine et sa famille sont profondément heureux! Mais comment est-ce possible? Comment garder le courage et la volonté de vivre dans une telle situation?

S’ils sont heureux, c’est parce qu’ils ont la force de, chaque jour, choisir la vie, lui dire «oui». «Nous serons unis dans cette épreuve. C’est notre vie. Et nous allons la vivre.»

Que faire d’un enfant à qui il ne reste que quelques mois à vivre, comme Thaïs? – L’aimer!
Que faire d’un enfant malade comme Azylis? – L’aimer!
Que faire de deux enfants en bonne santé comme Gaspard et Arthur? – Les aimer!

Evidemment, Anne-Dauphine déclare ne pas être toujours joyeuse dans son bonheur: elle a aussi de grands moments de tristesse, lorsqu’elle repense à sa Thaïs et qu’elle aimerait la serrer dans ces bras pour un instant seulement ou qu’elle aimerait voir sa princesse Azylis guérir. Toutefois, ces moments de douleurs font aussi partie du bonheur. Ce bonheur qui se choisit se vit dans la beauté de l’instant présent.

A travers la thématique du bonheur, le témoignage d’Anne-Dauphine Julliand fait beaucoup réfléchir sur la véritable valeur de la vie. Thaïs n’a pas eu une vie très longue, mais intense. Et ce qui fait la valeur et la beauté d’une vie, ce n’est pas son étendue dans le temps mais son intensité dans le présent. Du côté d’Azylis, malgré son très lourd handicap, elle peut tout de même faire l’essentiel: aimer. «Rien que par son regard, Azylis me transmet un tel amour, comme aucune parole ou aucun geste ne pourraient le faire.»

«Une belle vie, ce n’est pas une vie où il n’y a pas d’épreuve. C’est une vie où on surmonte ces épreuves.» Anne-Dauphine nous montre par son témoignage de vie qu’épreuves (autant difficiles soient-elles) et bonheur sont en parfait accord. Nous pouvons donc tous être heureux!

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

La franc-maçonnerie : mythe et réalité

Le Regard Libre N° 2 – Sébastien Oreiller 

Alors que les romans à la Dan Brown fleurissent et que les théories du complot s’enracinent de plus en plus chaque jour, qu’en est-il vraiment de cette organisation discrète de la franc-maçonnerie ? Certes, le voile qui couvre cette institution est opaque, mais il est possible de s’en faire une idée assez précise.

Afin d’en donner la meilleure définition possible, voici comment la Grande Loge Suisse Alpina se définit elle-même : « La Franc-maçonnerie est d’abord une alliance d’hommes libres de toutes confessions et de tous horizons sociaux. Basée sur la tolérance, elle est riche de cette diversité confessionnelle et sociale qui s’épanouit dans une direction commune: celle de suivre chacun le chemin de perfectionnement qui lui est propre. Pour cela, la Franc-maçonnerie fournit à chaque personne qui veut travailler sur soi-même les outils du Symbolisme et de la Tradition. Elle est une école de vie et un enseignement de conduite morale où chacun peut s’épanouir par lui-même. » Continuer la lecture de La franc-maçonnerie : mythe et réalité

Vivre seul en réaction à une société que l’on n’aime pas?

Le Regard Libre N° 2 – SoΦiamica

Je suis en ce moment-même sur la terrasse d’un café à Lausanne: deux vieilles dames discutent «du bon temps» à ma droite; deux jeunes filles se plaignent de leur situation amoureuse à ma gauche; une autre encore, à peine assise, se met à appeler quelqu’un «pour discuter», en attendant son véritable rendez-vous.

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Vivent les langues mortes! – Conversation avec Albert Praz

Le Regard Libre N° 2 – Jonas Follonier

L’enseignement du latin et du grec ancien est de plus en plus menacé. Il y a cinquante ans, le latin était un sentier emprunté par la majorité des collégiens, et une bonne partie d’entre eux faisaient du grec. Aujourd’hui, au Lycée-Collège des Creusets, à Sion, il n’y a en principe qu’une classe de latinistes par degré de la deuxième à la cinquième année, et la moitié d’entre eux étudient le grec ancien – soit une cinquantaine d’élèves en tout.

Pour discuter de ce sujet qui nous tient à cœur et qui nous concerne personnellement, Sarah D’Andrès et moi-même sommes allés voir la personnalité, l’expérience incarnée, l’homme aux mille anecdotes: notre ancien professeur de grec, aujourd’hui à la retraite, Albert Praz. Plongé dans les langues classiques dès l’âge de douze ans (le collège s’étendait alors sur huit années), Monsieur Praz ne les a plus jamais quittées. Plus que de les aimer, il les a transmises avec talent à trente-deux générations au Lycée-Collège des Creusets, dès sa fondation en 1981. Il quitta les lieux à la fin de l’année scolaire 2011/2012, laissant à la postérité la salle 219 qui de lui garde un éclatant souvenir. Plaisir, proximité et passion – art, amitié et admiration. Voilà de quoi atteindre l’éternel.

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