Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

Le Regard Libre N° 25 – Léa Farine

Nous le savons tous, les abeilles sont kamikazes. Elles meurent après avoir piqué. Cependant, nous ne décelons pas forcément le paradoxe, de type évolutionniste, caché derrière ce comportement. En effet, le cas particulier des abeilles piqueuses contrevient aux lois générales de l’évolution. Nous devons donc l’expliquer si nous voulons conserver ces lois.

Pour bien comprendre, il nous faut d’abord exposer la loi générale évolutionniste, applicable à toutes les espèces animales. Chaque individu est guidé par une mécanique interne qui le pousse à essayer de survivre et de se reproduire. Au sein d’une même espèce, plus un individu vit longtemps et plus il a de petits par rapport aux autres individus de la même espèce sur le même genre de territoire, plus il est viable. Le terme évolutionniste spécifique pour la viabilité est « fitness ». Prenons l’exemple de deux girafes femelles : une girafe qui a vécu dix ans et qui a eu trois petits a une fitness plus élevée qu’une girafe ayant vécu neuf ans et qui a eu trois petits.

Les individus ayant une fitness élevée sont logiquement ceux dont le patrimoine génétique leur permet une bonne adaptation à l’environnement. Admettons que les premières girafes avaient un cou généralement plutôt court, avec des variations entre les individus. Les girafes avec un cou un peu plus long vivaient un peu plus longtemps, parce qu’elles pouvaient mieux manger les feuilles d’acacia, et elles avaient donc plus de petits, transmettant ainsi plus largement le gène responsable de la longueur du cou. Les petits girafons au cou plus long étaient également plus viables et donc, transmettaient à leur tour le ou les gènes responsables de la longueur du coup. Jusqu’aux girafes d’aujourd’hui, parfaitement adaptées à la consommation de feuilles d’acacia grâce à leur très long cou. Continuer la lecture de Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

« Monsieur et Madame Adelman »

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Nous avions commencé ce mois cinématographique avec Rock ‘n Roll, le navet de Guillaume Canet. Nous terminons le mois avec un film de la même espèce : une comédie où un jeune réalisateur bobo de Paris se met lui-même en scène avec sa compagne. En tous points, le long-métrage signé Nicolas Bedos est mieux réussi que celui de Guillaume Canet, à commencer par l’optique choisie.

En effet, Bedos n’a pas choisi comme Canet de situer l’histoire au même stade temporel que la réalité. Le réalisateur a choisi de raconter l’histoire d’un couple dans la durée. En somme, d’imaginer sa vie avec Doria Tillier depuis l’instant de leur rencontre jusqu’à sa mort. L’idée est excellente, et le choix des acteurs est bon. Dans la salle, on rit beaucoup. Le film fonctionne. Cependant, il faut tout de même lui reconnaître un certain nombre de défauts. Continuer la lecture de « Monsieur et Madame Adelman »

Smartwatch, quand la technologie avance trop rapidement pour la loi

Regard sur l’actualité – Nicolas Jutzet

Pour faire face à la concurrence internationale, les montres suisses sont protégées par un label. Le « Swiss made ». Renforcé et mis à jour pour le 1 janvier 2017, ce label semble à nouveau obsolète. Contesté par une partie du milieu horloger pour sa rigidité et sa complexité, il cristallise désormais un phénomène appelé à se renouveler avec les avancées rapides de la technologie : la loi n’arrive plus à suivre le progrès, ou du moins à le prévoir, à l’encadrer.

A ce jour, le logiciel de la smartwatch qui veut pouvoir utiliser le fameux label doit être suisse. Valère Gogniat, du journal Le Temps, résume parfaitement l’aberrante situation : « Problème, personne n’a clarifié à quoi renvoyait ce mot-clé (logiciel). Au système d’exploitation ? Aux applications de la montre ? Aux microprogrammes qui pilotent les composants ? La Fédération Horlogère admet cette lacune et prévoit d’interpréter la loi au cas par cas. C’est insuffisant. » On nage en pleine incertitude, comme si la logique même du nouveau paradigme restait incomprise par le législateur.

Après avoir manqué le virage du quartz par arrogance, l’horlogerie de notre pays saura-t-elle négocier ce nouveau changement profond du paysage horloger ? Rien n’est moins sûr…

« Je suis capable de créer une oeuvre très belle », avril 1950 – octobre 1957

Le Regard Libre N° 25 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (4/6)

La famille s’agrandit par l’arrivée de Marie-Noëlle, la petite dernière. Et ce n’est pas tout. « Je suis capable de créer une œuvre très belle », le troisième chapitre de Jours fastes, rendant compte du courrier de 1950 à 1957, ouvre la porte à de nouveaux joyaux littéraires. Corinna Bille et Maurice Chappaz échangent toujours davantage sur leurs lectures. Aussi, ils entament une sublime correspondance voyageuse. A savourer sans retenue ; en laissant place aux paroles mêmes des deux écrivains.

La famille, des soucis aux douceurs

« Quel adorable compagnon cet Achille. Pas un instant, il m’embête. Il dort, il mange, il joue, c’est un rêve. Il est toujours content de tout. Aujourd’hui, je l’ai promené le long du bisse jusqu’à Plan-Praz. Quelle joie pour lui de taper dans l’eau avec un bâton, de jeter des petits cailloux, de toucher les réservoirs – Je m’asseyais sur l’herbe et je regardais les touffes bleues de gentianes. Mais sois tranquille, je ne perds pas de l’œil Achille, même si je travaille à côté. Ne t’inquiète pas. »

Après Blaise, l’aîné, la progéniture continue par la naissance d’Achille, en 1948. Ce dernier est accueilli avec moins d’angoisse que le premier. Corinna est désormais rodée. Elle réussit à concilier, avec plus ou moins d’aisance, maternité et écriture. Continuer la lecture de « Je suis capable de créer une oeuvre très belle », avril 1950 – octobre 1957

« Moonlight », une poésie d’images

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Sous la lumière de la lune, les garçons noirs sont bleus. »

Miami. Quartier chaud, quartier noir. Chiron, le gringalet nommé Little, court de toutes ses jambes, de toute sa force. Il doit échapper aux autres enfants qui veulent le fracasser. C’est la même rengaine au quotidien. Juan (Mahershala Ali), le « dealer » respecté du coin, aborde le gamin en douceur. Epris de compassion et cherchant à l’aider, il veut simplement connaître son prénom et le reconduire chez lui. Le petit, sans doute surpris et de nature tacite, ne réagit pas.

« Tu parles pas mais tu bouffes », remarque, souriant, Juan, alors qu’il a emmené le petit chez lui pour manger un morceau. C’est sa femme, Teresa (Janelle Monae), douce et maternelle, qui réussit à donner confiance à Chiron. Le couple comprend vite sa situation délicate : pas de père, mère fragile. Elle se drogue et se prostitue. Son fils ne veut simplement plus rentrer à la maison.

C’est ainsi que, progressivement, le jeune garçon se trouve des parents adoptifs, sans abandonner totalement sa mère, qui l’exige chez elle, parfois violemment. La vie de Chiron, si elle trouve un soutien, ne devient pas moins dure. Adolescent, il demeure le souffre-douleur à l’école. Il est différent ; trop fin et timide. On le traite de « tapette » et on continue de le tabasser après les cours ; le quartier miséreux n’arrange pas la donne. Homosexuel, il l’est vraiment. Sans l’avoir choisi. Tel est le tourment dans une société qui ne comprend pas, qui n’accepte pas.

Malgré la légitimité plus ou moins crédible des Oscars – du meilleur film, meilleur scénario adapté et meilleur second rôle pour Mahershala Ali – la nouvelle réalisation de l’Afro-américain Barry Jenkins inquiétait. Lourde et superficielle eût pu apparaître l’œuvre porteuse de la grande prophétie. Homosexualité et négritude sont d’habitude défendues avec tant de maladresse et furieuse ignorance. Les dites minorités émeuvent et provoquent incessamment le pire : une marginalisation indésirable. Qui plus est toujours médiocre en sa forme. Moonlight a assumé le défi. Et l’a relevé avec grâce. Poésie d’images s’imposant. Continuer la lecture de « Moonlight », une poésie d’images

Mort de Chuck Berry, père de notre identité

Les lundis de l’actualité – Jonas Follonier

Nous avons parfois tendance à penser que les évolutions, qu’elles soient sociétales, musicales, techniques, se font au jour le jour, petit à petit, par une série de minuscules changements qui, une fois additionnés, en forment un grand. Mais il n’en est rien: les grandes révolutions se font à des moments précis de l’Histoire. La mort de Chuck Berry survenue ce samedi 18 mars 2017 nous invite à voyager vers la fin des années cinquante, un moment charnière dans l’histoire du rock and roll, pour comprendre ce que cet homme-là a changé dans la destinée de la musique la plus influente qu’il y ait jamais eue.

Les différents médias qui ont rendu hommage à Chuck Berry l’on présenté comme l’un des Pères tantôt du rock ‘n’ roll, tantôt du rock, ne sachant même pas eux-mêmes quelle est la définition de ces deux termes. En réalité, si l’on considère le rock and roll comme une évolution de rhythm and blues avec une synthèse du blues et de la country, alors Chuck Berry n’est pas l’inventeur du rock and roll, mais il reste incontestablement (avec Fats Domino et Little Richard) l’un des trois créateurs d’une certaine forme de rock and roll. Continuer la lecture de Mort de Chuck Berry, père de notre identité

Montée du populisme : un sentiment de déjà-vu

Le Regard Libre N° 25 – Rachel B. Häubi

« Trump-ci, trump-ça », « les gauchos-ci, les gauchos-ça », « les populistes par-ci, et les populistes par-là », … Impossible de lire, visualiser ou écouter un quelconque média sans tomber, à un moment ou à un autre, sur des expressions toutes faites et des nouvelles qui paraissent démesurées. Le gris ne semble plus exister dans ce monde manichéen où l’on prend plaisir à libeller les individus d’une part de « gauchos », de « gauchiasse », de « sales socialistes », d’« écologistes-utopistes », et de l’autre part, de « fachos », de « racistes » ou de « néonazis ». Toutes ces formules, qui tendent à discréditer la personne avant même de lui avoir accordé une chance de s’exprimer, ne seraient-elles pas le fruit de notre époque médiatique où la rapidité de l’information semble prioriser son efficacité et sa fiabilité ? En effet, l’ère numérique, qui permet d’informer spontanément les masses de l’actualité, cache cependant une face sombre : la propagation rapide d’informations erronées autour du globe, ces mêmes informations qui forgent nos opinions, et donc influencent nos actions. C’est pourquoi, lorsqu’on m’a invitée à écrire dans ce journal d’opinion, j’ai décidé avant tout d’effectuer une recherche approfondie des faits concrets afin de vous les présenter de manière à ce chacun puisse élaborer sa propre opinion, tout comme je l’ai fait.

Virage à droite

Autant en Europe que de l’autre côté de l’Atlantique, les tendances politiques semblent, depuis quelques années, virer vers la droite, voire vers l’extrême droite. Prenons pour exemples la Turquie d’Erdogan, le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis ou encore l’expansion du parti néonazi Aube Dorée en Grèce qui dispose de 18 sièges à l’Assemblée nationale depuis septembre 2015. En France, plus de 35 % des 18-24 ans voteraient Front National tandis qu’en Allemagne, le parti de l’AfD (« Alternativ für Deutschland ») prend de l’ampleur. Continuer la lecture de Montée du populisme : un sentiment de déjà-vu

Cinquante nuances de ridicule

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Pas de règles, pas de châtiments, plus de secrets. »

La vie d’Anastasia Steele (Dakota Johnson) a repris son cours. Elle sort avec ses amis, travaille dans une importante maison d’édition et loge dans un charmant petit appartement du centre-ville. Un soir, tout bascule. Lors d’une exposition photographique, le bellâtre Christian Grey (Jamie Dornan) vient retrouver son amour perdu : sa « soumise », la victime de ses pratiques sadomasochistes les plus torrides.

La jeune éditrice paraît vouloir se refuser à son irrésistible amant d’antan. Une parole de la voix grave du mâle, et elle cède. Plus tard, dans la même soirée, l’heure sera au retour de l’union des corps. Mais attention, les deux tourtereaux ont pris la ferme décision d’une relation saine, sans violence sexuelle. Y parviendront-ils, sachant que Christian garde des idées toujours aussi chaudes et qu’Anastasia n’a jamais oublié les douces fessées d’autrefois ?

Il est difficile d’en raconter davantage. L’histoire, si elle peut être nommée ainsi, est vide, totalement. Entre stéréotypes ridicules et schéma on ne peut plus répétitif, tout est révélé d’avance. Dès les premières minutes du film, le spectateur peut aisément quitter la salle de cinéma sans manquer un seul élément digne d’intérêt. Continuer la lecture de Cinquante nuances de ridicule

« Le Sang », extrait n° 1

Le Regard Libre N° 25 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte

Ils ne sont pas nés vieux. Tout au plus leurs jours, des vignes sucrées de novembres, ont-ils coulé plus rares et plus denses sur la terre rouge, la terre assoiffée qui dicte, au gré des semailles et des moissons, les joies et les peines. Avares en tendresses, ils ont veillé avec l’œil de celui qui n’a rien sur le peu qu’ils avaient, leurs joies muettes, et c’est pour ça qu’ils les ont chéries sur nos traits, bien des années plus tard, quand nous leur avons souri. Nés de malheurs silencieux. Nés des joies mortes de leur jeunesse.

Ils ont passé comme un ruisseau d’eau froide dans la montagne, en courant sous le soleil, et pourtant, eux aussi, ils ont été jeunes. Brièvement. Le père de mon père n’avait pas vingt ans, quand il la perdit, sa jeunesse, un jour qu’il était aux champs. Il l’avait prise avec lui en partant, par la main, et il l’avait laissée jouer pendant qu’il travaillait, seul, au bord des bois qui dominent la plaine. Comme toujours quand la journée avait touché à sa fin et que la sueur brûlait son cou laborieux, elle s’était tue, il n’avait plus entendu son chant, celui des cascades et des petits enfants. Il avait appelé sa jeunesse, et il ne l’avait pas trouvée. Peut-être s’était-elle perdue, volage, là où les taillis sont incultes et les gorges avides, dans les creux où, parfois, l’esprit emmène les jeunes gens, et dont ils ne reviennent pas. Peut-être aussi était-il devenu sourd, comme son père qui était mort sept mois plus tôt, fatigué comme lui, et il n’avait pas eu le courage de la chercher. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 1

Fromage, ou la recette de vie

Le Regard Libre N° 25 – Loris S. Musumeci

Après que les doigts eurent caressé les onctueuses mamelles dans une traite intime, le seau fut généreusement rempli de lait blanc, pur et gras. La vache, toute épanouie de son don, meugle un chant nouveau. Le matin se lève : appelant, par la tendresse de ses premiers rayons, un petit-déjeuner qui fournit force et courage pour affronter un jour entier, dans la sueur lancinante des champs et des étables.

Le café est prêt, le lait encore chaud et le pain juste dur de la veille. Les nouvelles à la radiodiffusion, mauvaises et habituelles, tiennent compagnie durant le repas frugal.

Une fois les manches retroussées, le feu crépit déjà sous la casserole abondant du précieux liquide, pour une quantité de trente-cinq litres en exemple. Porté à l’approximative température de trente-sept petits degrés, trois cuillères à café de présure, tirée de la caillette des ruminants, se joignent à la douce boisson. Le mélange doit, à ce point, reposer une heure ; le feu le suit dans un sommeil de la même durée. Continuer la lecture de Fromage, ou la recette de vie

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