Marc Chagall, « Le Champ de Mars »

Le Regard Libre N° 30 – Loris S. Musumeci

Regard vers le peintre-poète : Chagall (3/3)

Les années cinquante marquent le moment trouble qui fête une guerre achevée, mais pleure encore ses douloureuses reliques. Le Champ de Mars (1955) traduit ce regard mélancolique et joyeux de Marc Chagall (1887-1985) sur Paris, ville qu’il a aimée.

Paris. Chagall y vécut de nombreuses années ; si bien en pauvre débutant, qu’en peintre reconnu et admiré. De la misère en sa location à « la Ruche », recoin des bohèmes, il raconte dans Ma Vie : « Atelier comblé de tableaux, de toiles qui n’étaient pas d’ailleurs des toiles, mais plutôt mes nappes, mes draps, mes chemises de nuit mis en pièces. » Alors même que « Paris ! Il n’y avait pas un mot qui fût plus doux pour moi. » En 1941, l’artiste est poussé au port de Marseille par la guerre qui fait rage, et embarque pour l’Amérique. Paris sera retrouvé, après la guerre. En deuil.

Marc Chagall, "Le Champ de Mars"
Marc Chagall, « Le Champ de Mars »

Cicatrices de Paris

C’est la Tour Eiffel en haut du tableau, sur la droite, qui contextualise la scène. Le monument est penché, déstabilisé par l’Occupation, et griffé des légers traits blancs sur fond rouge. Celui-ci tient une place primordiale selon la symbolique, pour la totalité de la toile. Derrière la tour, précisément, il est autant une flaque de sang ou gît la ville, qu’une lune agonisant par la nuit qui dure trop longtemps.

En parallèle, la coupole du Sacré-Cœur de Montmartre veille sur le lieu obscur, surplombant les maisonnettes, qui dorment elles aussi. Le bas désigne néanmoins des tons moins sombres par une présence plus importante du blanc dans le mélange des bleus. Les rues sont désertes, le clocher à l’horizon, tordu, et on croit apercevoir toujours cette même marque de griffe guerrière. Au sol comme sur le premier bâtiment du centre par un coup de pinceau brut de Chagall, ou encore par les escaliers représentés tout en discrétion ainsi que les murs de brique. Le pourtour des toits contribue à cicatriser la petite parcelle de ville.

Le deuil

Subtilité significative, la pâle tache jaune laisse entendre que le soleil va bel et bien se lever, et que prendront fin les ténèbres qui poursuivent le ciel et le cœur. Le chemin à travers lequel les couleurs guident les yeux passe par différents états d’âme. C’est ainsi que le jaune du soleil naissant se dirige vers un autre jaune, plus vif, celui du bouquet. Les fleurs du deuil ont ici leur place pour essuyer les larmes des massacres et de la soumission politique, mais également pour accepter les aléas de l’existence. Bella Rosenfeld, l’épouse de Chagall, est morte en même temps que la guerre, en 1944.

Etre au courant de ce décès, c’est comprendre la figure principale du tableau : un ange au voile blanc. Si ce n’était pour ce seul élément de lumière autour d’elle, Bella se fondrait dans la nuit. La blancheur choisie indique l’admiration respectueuse et pudique du peintre pour sa femme. Il offre à son visage la sérénité par une bouche à peine en sourire, bien que le regard vide traduise tendresse et effacement.

En contraste, l’homme au visage vert est affligé. Sa chevelure à la mèche tombant près de l’œil porte à confirmer un autoportrait de Chagall. Il voudrait embrasser Bella, mais l’arc de bras ne fait que traverser un fantôme. La main, au bout, n’a pour seule consolation que la mémoire et des fleurs.

Rouge nostalgique

Les morceaux de cercle qui se forment par la Tour Eiffel, la lune et les têtes s’élèvent en bulles du souvenir. Le début des années quarante rassemble pour l’auteur du Champ de Mars toutes les raisons de la nostalgie, à savoir l’exil, la destruction par la guerre, le deuil, mais aussi le retour qui fait mal. Revenir et revoir tout ce qui était beau sans pouvoir y toucher.

La nostalgie n’apparaît cependant pas sans ses joies, en vertu de l’espérance. C’est aux rouges de la scène onirique qu’il faut revenir : la lune, les fleurs et les fruits. Le premier peut représenter la flaque de sang déjà évoquée, comme le soleil crépusculaire. Les fleurs, le deuil comme le printemps qui redonne à la vie ses saveurs. Les fruits dans le panier, joints aux grappes de raisin, célèbrent la table familiale, où manger et boire du vin consacre le temps de partager et s’aimer.

L’oiseau et l’enfant

Toujours dans les rouges, l’oiseau, et plus silencieusement l’enfant, continuent le jeu des trois premiers objets d’espérance. Ses ailes ne sont pas déployées, car l’animal observe, statique, en gardien de paix et liberté. Il est vigilant et patiente le jour avant de s’envoler. Le bébé, dans les bras de sa mère, n’a rien à communiquer si ce n’est son existence qui témoigne de la fécondité encore présente. Réjouissante pour le peintre qui voit la France réapparaître dans la fraîcheur de ceux qui n’ont pas connu les affrontements sanglants.

Le Champ de Mars présente enfin, par son ensemble, la complexité des sentiments qui s’entremêlent dans la vie d’un homme, sans cesse rattrapé par les événements de son histoire, ses regrets, désirs, espoirs et visions. La relation à Paris permet au Chagall rêveur de peindre le tout sur une même toile, nostalgique et confiant.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © s-media-cache-ak0.pinimg.com

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