« Everybody knows » that the dice are loaded

Les mercredis du cinéma – Thierry Fivaz

Film d’ouverture de la 71e édition du Festival de Cannes, Todos Lo Saben (ou Everybody Knows), du réalisateur iranien Asghar Farhadi, dépeint une Espagne touchante, poignante et réaliste.

Pour son huitième long-métrage, le cinéaste iranien Asghar Farhadi s’installe en terres espagnoles, un pays dont la langue lui est étrangère. Ce n’est cependant pas la première fois que Farhadi se confronte à pareil exercice : il avait déjà tourné Le Passé (2013) en France et en français. Mais malgré les difficultés que peut engendrer une telle situation, cela ne déteint nullement sur la qualité de Everybody Knows. Au contraire, il est même probable que la particularité de la situation demeure l’un des ingrédients permettant à ce long-métrage d’acquérir une dimension universelle. Car si l’ancrage du film est profondément espagnol – la distribution est entièrement ibérique et les acteurs jouent dans leur langue –, les relations entre les personnages, l’amour qui les unit, les émotions et les inquiétudes incarnent avec authenticité et réalisme des liens et des sentiments que nous connaissons tous. En somme, avec Everybody Knows, le particulier se fait général.

Avec cette histoire, le talentueux réalisateur – qui compte à seulement quarante-six ans deux Oscars du meilleur film étranger (avec Une Séparation, 2011 et Le Client, 2016), un Golden Globe et un César (toujours avec Une Séparation) – explore le riche motif de la famille, et plus particulièrement ses non-dits, ses rancœurs, ses peines et ses joies.

Noces funèbres

En raison du mariage de sa sœur, Laura (Penélope Cruz) retourne dans son village natal accompagnée de ses deux enfants – sa fille Irene (Carla Campra) qui est âgée d’une quinzaine d’années et son fils d’environ cinq ans. Vivant en Argentine avec son époux Alejandro (Ricardo Darín), qui est resté au pays, Laura est ravie de rentrer en Espagne et de revoir les siens. Les retrouvailles sont belles et chaleureuses. La grande et somptueuse bâtisse familiale – ombilic du village devenu, sans doute faute d’argent, un hôtel – s’embellit, grouille de vie, les chambres se remplissent, la famille entière frémit d’excitation et se réjouit d’être à nouveau réunie. L’heureux événement permet à Laura de revoir Paco (Javier Bardem), ancien amour de jeunesse et ami de la famille, qui est également invité avec son épouse Bea (Bárbara Lennie) aux festivités. Là aussi, les retrouvailles avec l’ancien amant devenu vigneron se font belles, l’amour semblant s’être substitué au fil du temps en amitié sincère.

C’est donc dans un décor de carte postale, dans une ambiance bon enfant dénuée de toute lourdeur, que la fête commence. Après une cérémonie religieuse, dont on devine qu’il s’agit plus de respecter les coutumes que d’affirmer des convictions, invités et famille se retrouvent dans la maison familiale et comme seuls les Espagnols en ont le secret, chantent, dansent et s’amusent en l’honneur des jeunes mariés.

Mais alors que la fête se poursuit tard dans la nuit, un événement inattendu survient : Irene, la fille de Laura – qui était allée se coucher, épuisée sans doute par le décalage horaire – n’est plus dans sa chambre. Malgré les recherches, la jeune fille est introuvable. Des coupures de journaux laissées dans la chambre de Laura laissent craindre le pire : Irene aurait été kidnappée.

Laura ou la justesse des sentiments

Le réalisme qui se dégage du film – en ce qui concerne les émotions et les réactions des personnages – est poignant et sonne particulièrement juste. Et malgré les dires de certaines critiques (comme celle de Télérama) Penélope Cruz réalise une magnifique performance. Dans le rôle difficile de Mater dolorosa, la comédienne se montre particulièrement convaincante, mais surtout émouvante. Puisqu’à travers elle on parvient à mesurer l’étendue de la peur viscérale et permanente devant habiter chaque mère : celle de perdre son enfant. Malgré la dramatique situation, Farhadi n’accable pas pour autant son personnage ; au contraire, il lui donne une réelle profondeur et l’emplit de dignité. Ainsi, à la manière d’un Almodóvar, le réalisateur éclaire cette femme – la femme – sous son plus beau côté, celui qui sous une apparente fragilité est celui d’un être de volonté, de caractère, de force, de courage et d’amour. Sous pareil éclairage, le désespoir de Laura en devient bouleversant, intenable, mais terriblement beau, car il manifeste l’immensité de l’amour maternel.

Quant à Javier Bardem, qui joue pour la neuvième fois avec son épouse, il insuffle au personnage de Paco, tel un peintre pointilliste, des touches délicates d’honnêteté, de sincérité et même, quelquefois, de naïveté, sans jamais verser dans la caricature. Le génie de Bardem est de parvenir, tout en pudeur et sans larmes, à souligner la vulnérabilité que portent tous les hommes qui ont un jour aimé ; un état rehaussé par l’imposante carrure du comédien, qui contraste avec sa fragilité. Notons qu’à l’instar des deux comédiens, l’ensemble de la distribution fait preuve d’une remarquable solidité. Ricardo Darín se mue en un père abattu remarquable, de même que Eduard Fernández, jouant le beau-frère de Laura, se fait touchant par sa simplicité.

Dans Everybody knows, Farhadi dépeint en somme une fresque familiale tragique, complexe, mais affreusement vraie. Si le premier tiers du film, par sa mise en scène naturelle et sans fard – si ce n’est l’excellente photographie de José Luis Alcaine, collaborateur régulier d’Almodóvar – s’apparente à une succession de scènes familiales heureuses, il bascule soudainement dans un thriller haletant. Un mélange des genres surprenant, mais adroitement équilibré, la bascule étant scéniquement marquée par une pluie torrentielle. Le glissement fait, on voit alors surgir les passions et les vieilles rancœurs ; les langues se délient, de vieux secrets enfouis sous un imbroglio de non-dits font surface. La famille auparavant si unie est en crise, se disloque. Comment retrouver Irene ? Qui l’a enlevée ? Où est-elle ? Ses heures sont comptées et cela, tout le monde le sait.

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo : © Frenetic Films

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