Les stripteaseuses de «Queens» donnent un film-spectacle

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«Cette ville, tout ce pays, est un club de striptease. Il y a ceux qui dansent et ceux qui lancent des billets.»

La musique tape et tape jusqu’au bout de la nuit; et elles dansent, dansent et dansent ce refrain qui leur plaît. Et même si le refrain ne leur plaît pas, les filles dansent quand même. Parce que c’est leur boulot, dans ce club de striptease où des chaudasses vous chauffent. Destiny (Constance Wu), la nouvelle, danse elle aussi, mais peine à chauffer et à remplir ses culottes de pourboires. Elle est canon, mais mal à l’aise. Pourtant, cette novice ne peut pas lâcher l’affaire: elle a besoin de ce travail.

Fascinée par Ramona (Jennifer Lopez), une reine en matière de danse sensuelle dans le club, elle lui demande conseil. Destiny veut apprendre à rendre les clients fous d’elle. Et ça marche! Ramona prend Destiny sous aile, et ensemble elles deviennent de vraies «tigresses», selon leurs propres mots. Mais la crise de 2008 arrive, et les courtiers de Wall Street qui faisaient fonctionner le club se font absents, ou avares. Avec la crise, ce sont aussi les problèmes personnels qui surgissent pour les danseuses. Et puisque l’union fait la force, Ramona et Destiny se joignent à deux autres femmes du métier en détresse pour retrouver le succès. Au prix de la ruse, et de l’arnaque. Pas si difficiles à mettre en place – le cerveau des hommes se situant bien souvent au-dessous de la ceinture – mais bel et bien risquées.

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Un spectacle

Queens de la jeune réalisatrice Lorene Scafaria s’ouvre en spectacle. Ou plus précisément dans les loges du club. Les danseuses sont en plein préparatifs de leurs costumes pour offrir au public une soirée encore et toujours chaude et pimpante. On suit Destiny jusqu’à la scène. Les plans s’alternent entre sa propre vision et celle du public. Emportés par la musique et ravis par les lumières artificielles crachant du rose et des éclats à gogo, le public de la salle de cinéma et celui du club se confondent.

Tout au long du film, la dimension du spectacle nous accompagne; il est ainsi approprié de parler d’un film-spectacle, qui en ce point précis, constitue un vrai élément d’originalité et de réussite. L’immersion dans le club est totale. A plaisir ou à regret, on a acheté un ticket pour un club de striptease en achetant un ticket de cinéma. Le divertissement se sent, mais le malaise aussi. L’obscénité n’est jamais bien loin. Ce qui prouve le risque qu’a pris la réalisatrice, tantôt traduit par un courage artistique, tantôt par une audace vulgaire. Libre au spectateur de prononcer son jugement. Libre à moi d’apprécier.

Attention à la niaiserie

Mais pas de tout apprécier. Malgré sa dimension spectaculaire, Queens compte aussi des défauts. Qui apparaissent justement lorsque la caméra quitte la scène pour se faufiler dans les ménages respectifs des danseuses. Bien sûr, le but d’une telle histoire est aussi de creuser l’intimité des filles. A condition de ne pas tomber dans la niaiserie. Et, désolé: on plonge tête première dans un bain de niaiserie.

Destiny veut gagner de l’argent pour rembourser les dettes de sa grand-mère, qui l’a élevée parce qu’elle a été abandonnée par sa mère. A son tour, elle devient maman, se brouille avec son mec, et doit élever sa fille seule. Vous me direz: la situation est réaliste en soi. Oui. Pourtant, le scénario se gorge de trop de trémolos pour approcher réellement les souffrances de Destiny. Trop de manichéisme aussi, qui voit les femmes en victimes perpétuelles des hommes. Il en va de même pour l’histoire de Ramona, qui devant élever elle aussi sa fille toute seule, se voit discriminée par son patron et ses clients.

Au suivant!

Dommage donc que le film ne réussisse que dans l’un de ces deux versants: le côté public, filmé dans le club, rend bien, mais pas le côté privé, filmé à la maison. Le pire réside même dans l’interaction entre les danseuses elles-mêmes. Elles mettent en place un plan d’action violent et habilement sanglant face aux loups de Wall Street, mais entre elles les «O, ma chérie!», «Ce sac te va trop bien, ma belle!» marquent un décalage trop profond avec les personnages qu’elles incarnent dans leur ruse. En outre, toutes ces formules mielleuses deviennent simplement lassantes. On ne joue pas à la poupée Barbie faisant du shopping avec ses copines, tout de même!  

Défaut qui n’empêche pas à Queens de poser de vraies questions. Non, on n’est pas dans du film d’auteur. Non, on ne classera pas le long-métrage du côté de la fable philosophique. Néanmoins, le genre de tragi-comédie sociale lui convient bien. D’ailleurs, il s’agit d’une histoire vraie. Qui, toutes proportions gardées, fait réfléchir à la place qu’occupe la sensualité tarifée dans la société. Terme vague que celui de «sensualité tarifée», dans la mesure où le scénario ne se contente pas de questionner la perversité qu’il peut y avoir ou non à payer des filles pour danser face à soi et, je précise, à se frotter contre soi. Le scénario va jusqu’à poser la vaste question de la prostitution.

Striptease n’est pas prostitution, à cela près que Lorene Scafaria nous montre comment le striptease devient prostitution. Aux yeux des clients. Après la crise, même les plus riches en demandent toujours en voulant payer toujours moins. Assumant l’illégalité de leurs requêtes, ils exigent pipes et tout le tralala. La caméra ne se gêne pas de les montrer en salauds qu’ils sont.

Les escroquer par des méthodes tout sauf catholiques demeure-t-il pour autant moral? «Il faut qu’on réfléchisse comme les gars de Wall Street.» Ces voleurs saignent les petites gens. Pourquoi ne pas leur infliger les mêmes peines? «Tous les suivants du monde devraient s’donner la main», chantait Jacques Brel, dont la chanson Au suivant est reprise dans sa version anglaise pour soutenir la solidarité des stripteaseuses qui s’unissent. Sauf que les victimes peuvent devenir bourreaux, surtout face à des pauvres gars qui n’ont rien demandé. Tracas de conscience pour Destiny, qui n’est pourtant pas prête à freiner ses élans de tigresse. Surtout que le spectacle ne fait que commencer.   

«Tu n’es qu’une transaction de plus à leurs yeux.» 

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Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Impuls Pictures

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