Le cinéma a trouvé ses traducteurs

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Porté par une brochette d’acteurs internationaux, Les traducteurs est un thriller qui ne raconte pas tant le monde actuel de l’édition que le cinéma. Critique d’un film qui va sans doute faire date, en plus de faire beaucoup d’entrées.

C’est l’histoire d’un best-seller dont les enjeux romanesques ne sont rien en comparaison des conséquences qu’il va déclencher dans le monde réel. Dedalus est une suite de romans à succès, dont le dernier tome, L’homme qui ne voulait pas mourir, s’apprête à apparaître dans toutes les bonnes librairies. A sortie exceptionnelle, mesure exceptionnelles. L’éditeur, Eric Angstrom (Lambert Wilson), a prévu pour l’occasion un dispositif ultra-sécurisé. Les neuf traducteurs sont enfermés ensemble dans un bunker, ne pouvant dès lors avoir aucun contact avec l’extérieur. On leur prend leurs téléphones portables. Une bibliothèque aménagée pour l’occasion leur est fournie, ainsi que tout le matériel nécessaire à la traduction. Le but de l’éditeur? S’assurer qu’il n’y ait aucune fuite du texte.

Cet espace de travail, surveillé par des gardes russes, tient plus à la cellule qu’à l’open space, bien qu’il se situe dans un luxueux manoir et que les traducteurs-hôtes y soient généreusement lotis. Le parfait agencement pour un huis-clos glaçant, un thriller centré autour d’une sorte de tombeau, comme on a pu en voir dans le cinéma au sein d’œuvres fort différentes les unes des autres, des Huit salopards à Saw 1 en passant par le plus récent Greta. Une maîtrise certaine de la photographie et de la mise en scène accompagnent ce décor au service d’une histoire à faire froid dans le dos. Et qui très vite brouille les pistes.

Le suspense ne manque effectivement pas d’arriver – béni soit ce film qui ne compte pas d’introduction inutile. Tout s’envenime dans le calme froid de cette mission littéraire quand, contre toute attente, Angstrom reçoit un message lui indiquant que les premières pages du livre ont été piratées et que s’il ne paie pas une rançon, c’est tout le bouquin qui sera publié en avant-première sur internet. Il faut alors trouver le coupable. Le film fait durer la tension avec brio. Les questionnements s’additionnent. Mais c’est dans ses mises en abyme que Les traducteurs déploie toute sa force cinématographique.

Profondeurs

Et pour cause, si l’abyme est déjà présente géographiquement avec le huis-clos souterrain et métaphoriquement avec le gouffre dans lequel s’enfonce la situation, et si la cellule dans laquelle travaillent les traducteurs font écho à la cellule de prison qu’on voit à plusieurs reprises dans une autre temporalité, le véritable sens du film se révèle dans ce qu’il dit de sa nature de film, justement. Oui, car les révélations qui seront faites au spectateur – et qui ne seront pas faites ici – mettent toutes en lumière le thème du jeu d’acteur. Cette donnée est doublée d’une esthétique du jeu de manière générale, se lisant dans les règles dictées au départ, dans l’espace délimité de l’espace de traduction, dans le jeu de pistes que devient le film pour le spectateur et de façon culminante dans le rôle du maître du jeu.

Photo Magali Bragard. © Pathé Films

Le maître du jeu lui-même fait écho à l’auteur de Dedalus et donc à tout romancier, tout comme au réalisateur des Traducteurs et donc à tout cinéaste. C’est le grand coup de génie de ce long-métrage: tout est cohérent et tout peut être interprété à au moins trois niveaux. Sortir de la cave où se cache le premier sens – celui-là même du roman, écrit sur ses pages – pour rejoindre les étages supérieurs de l’interprétation du film – n’oublions pas que toute traduction de livre est d’abord une interprétation, et donc une création. Les réflexions que m’a offertes ce film me donnent les frissons. Nul doute; il s’agit bien là d’un chef-d’œuvre.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pathé Films

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