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Ardente·x·s: le film dans le film, à un X près4 minutes de lecture

par Indra Crittin
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Ardente·x·s_0 © Climage

Cela fait quatre ans que Patrick Muroni a assisté à son premier tournage de film porno réalisé par OIL Productions. Fort de cette expérience et avant tout de cette rencontre qui a changé sa vie, il présente son premier documentaire Ardente·x·s, engagé et réfléchi, retraçant l’évolution de ce collectif.

Novembre 2018. Patrick Muroni apprend que l’une de ses amies photographes de l’ECAL, Nora, aimerait se lancer dans la pornographie. Il participe bientôt aux réunions du projet qui se forme autour de Taje, Olivia, Julie et Méli. Le groupe lui fait peu à peu confiance pour documenter leur quotidien caméra en main, entre les coulisses du travail, leur exposition médiatique et d’autres scènes, plus intimistes.

Regards pluriels, de la prod de porn à la postprod

A l’époque, Méli vient de rendre son mémoire en anthropologie sur les films pornos queer tournés à Berlin, capitale du porno indépendant, où s’est produit son «déclic queer». Elle enchaîne alors les jobs et se retrouve vendeuse en fromagerie. D’ailleurs, elle se demande si son patron, à qui elle a expliqué avoir «des pratiques artistiques liées à la sexualité» et être «hyper militante», pourrait la virer s’il découvrait ses films X. Le sujet reste aussi trop intime pour le père d’Olivia, qui s’active derrière l’objectif aux côtés des autres photographes et vidéastes. Leur production artistique repose sur une charte éthique visant à représenter la diversité des sexualités, des genres et des corps, de manière positive. Car «pour avoir du plaisir, il faut se sentir en sécurité».

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Cette production locale de porno éthique et dissident constitue une démarche novatrice en Suisse par le fait que ses membres ont osé se «outer», c’est-à-dire s’assumer et se montrer. Patrick Muroni a senti ce bouillonnement intérieur dès la rencontre avec ce qui allait devenir OIL Productions, et dont il suivra l’aventure pendant trois ans. De jeunes femmes et d’artistes non-binaires qui l’ont sorti de sa zone de confort – «mais en bien!», précise-t-il – au niveau du regard, de l’esthétisme politique ou encore du féminisme:

«C’était hallucinant, parce que je n’avais jamais vu des gens faire l’amour devant moi. Ça a ouvert quelque chose de très fort, aussi en tant que réalisateur, sur la manière de filmer.»

Déconstruire le regard masculin

Pour distinguer images pornographiques et images documentaires, tout est une question de contexte, de hors-champ et de cadre. Afin d’éviter par exemple un male gaze à la Kechiche. Patrick Muroni, qui avait réalisé jusque-là trois courts-métrages de fiction, a remis en question sa façon de mettre en scène – en Scope, format d’image panoramique 2.35 – en discutant notamment avec le chef opérateur Augustin Losserand, puis avec la monteuse Ael Dallier Vega, qui a construit l’arc narratif. L’objectif? Parvenir à ne pas sexualiser des corps qui se sexualisent.

Une séquence du documentaire qui illustre cet enjeu nous plonge dans les coulisses d’un des courts expérimentaux filmés par Nora. Le performeur chilien est cadré en plan serré, fixe, sans coupe; son sexe est situé en hors-champ, ce qui permet de focaliser l’attention sur son visage pendant qu’il se masturbe, puis éjacule. Le cinéaste Moudonnois s’est autorisé des plans plus serrés quand il en avait une idée précise et a réussi à éviter la fragmentation des corps en recourant au plan large, dans d’autres cas, pour contextualiser les performers au lieu de les objectifier.

Quelques semaines avant le rendu, le long-métrage a été montré à OIL Productions, qui l’a accueilli avec beaucoup d’étonnement, tant «il reflétait ce que le collectif avait vécu, de façon assez authentique». Ce qui semblait leur manquer a ainsi été ajouté, plutôt que coupé. Comme OIL fonctionne avec une sorte d’économie interne et des moyens limités, les courts-métrages qui figurent dans le documentaire ont entre autres permis de sortir un cachet pour les protagonistes.

Le regard du public

Ardente·x·s est actuellement projeté dans plusieurs salles suisses romandes, après son passage remarqué en compétition nationale à Visions du Réel, en avril dernier. Tout le monde n’a pas visionné dans sa vie du contenu explicite sur grand écran, dans une salle comble. L’avant-première lausannoise au CityClub affichait complet. Du reste, les citations et autres anecdotes de tournage mentionnées sont tirées de l’échange avec l’équipe du film, animé par Anne Delseth, en charge de la programmation.

Une salle comblée, aussi. Qui frissonne en replongeant avec les protagonistes au cœur de la grève féministe, le temps d’une séquence qui reste l’une des rares représentations audiovisuelles à la hauteur de cet événement. Qui soupire en entendant les arguments souvent mobilisés dans les débats face aux féministes, en l’occurrence Méli sur le plateau d’Infrarouge.

Enfin, une énergie et une émotion qui se transmettent au public, grâce à la réutilisation de musiques de Yougo Girl qui ont véritablement rythmé la vie du collectif, comme celle qui lance le générique de fin. Les BPM amorcent un retour progressif au calme. Un retour à la normale, donc à une certaine norme, que toute personne est en droit de questionner à l’issue de la projection.

Ecrire à l’auteure: indra.crittin@leregardlibre.com

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Ardente-x-s © Climage

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