Il faut revoir «Roméo + Juliette» car jamais adaptation ne fut plus transcendante que celle de Baz Lurhmann

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Leonardo DiCaprio – Kelly Lambiel

Pour la faire courte: c’est la plus belle histoire d’amour de tous les temps, contée par l’un des plus grands dramaturges toute époque et pays confondus, mise en images par un réalisateur qui signe ici un coup de génie et portée par la beauté et le talent inégalables de Leonardo DiCaprio. Attention, chef-d’œuvre.

Une découverte hasardeuse

Je devais avoir huit ou neuf ans lorsque, en vacances au bord de la mer, je passais devant le salon pour aller préparer mes affaires. Attirée par les couleurs et une langue qui me paraissait à la fois étrangement familière et inconnue, je m’arrêtais devant la télé. Je ne lisais pas encore assez vite pour comprendre tous les mots et bien que j’eusse l’habitude d’entendre l’anglais à la télévision quand j’étais à l’étranger, ça ne m’était pas d’une grande aide cette fois-ci. Alors je décidai de simplement regarder les images. Pas de plage pour moi cet après-midi-là.

Je ne connaissais pas Shakespeare. Je ne savais pas qui étaient Roméo et Juliette. Je ne serais capable que bien plus tard seulement d’identifier la patte de Baz Luhrmann. Je n’ai probablement pas tout compris – peut-être même pas grand-chose – et je ne sais même plus à quel moment du film je me suis arrêtée sur le pas de la porte. Et pourtant, à travers mes yeux d’enfant, loin de toute considération artistique et malgré les lacunes littéraires inhérentes à mon âge, je sentais que j’étais face à quelque chose de beau.

Je me souviens très distinctement de deux scènes particulièrement intenses, celles-là mêmes qui me permettraient des années plus tard de me souvenir de l’existence de ce film alors oublié. La mort de Mercutio; son regard. Celle de Tybalt; les yeux de Roméo. Mes madeleines de Proust. Alors je l’ai revu. Et ce deuxième visionnage, plus intelligible, n’a fait que confirmer ma première impression. Il faut dire que j’étais alors en pleine puberté – hormones en ébullition, tout ça – et que j’étais entre temps tombée amoureuse de DiCaprio, évidemment.

Plus tard, j’ai découvert une autre forme d’amour, celui de l’art. Cinéma, littérature, théâtre, peinture. Les quelques connaissances acquises dans ces domaines au fil des ans m’ont appris à aiguiser mon œil, apprivoiser mon ressenti, affiner mon analyse, chercher au-delà de l’œuvre, expliquer mon coup de foudre. Roméo + Juliette survivrait-il à ce regard censeur? Plus je le regarde, plus je me dis qu’il le transcende même, rendant à l’approche intuitive, naïve, trop souvent parasitée par l’intellect, ses lettres de noblesse.

Une création à part entière

On dit souvent de Shakespeare qu’il est résolument «moderne» et à en croire certains, il suffit de peu de choses pour rendre ses pièces actuelles. C’est oublier que si son œuvre dépasse effectivement les cadres géographique, temporel et sociétal dans lesquels elle s’inscrit, ce n’est pas seulement par son côté avant-gardiste, mais avant tout parce qu’elle est intemporelle. Pour moi, Baz Luhrmann a habilement su s’emparer de ce matériau brut pour le sublimer, pas juste l’adapter. Tout en gardant l’essence de la création originelle et en lui rendant hommage, il a su la faire sienne.

Par ses choix forts, comme celui de garder intact le texte alors que l’intrigue se déroule cette fois à Verona Beach, dans un Los Angeles des années nonante plus symbolique que réellement identifiable, il crée un décalage déroutant qui met en valeur la plume de Shakespeare et rehausse ses mots. Ce langage éthéré sortant de la bouche de voyous et qui au départ surprend, finit par sonner à notre oreille comme une musique à la fois proche et lointaine, qu’on saisit sans la comprendre tout à fait.

La violence, exacerbée par la forte tension qui soutient la trame de bout en bout, se confronte sans cesse et à un rythme effréné aux images de la Vierge et du Christ. Ce contraste, allié aux jeux de caméra, aux vêtements farfelus et colorés des personnages et au caractère parfois invraisemblable de certaines scènes et réactions caricaturées, confère au film une dimension plutôt kitsch. Shakespeare, le plus baroque et rock’n’roll des auteurs «classiques», aurait, je pense, apprécié ce côté excentrique, même si nombre de détracteurs le pointent du doigt.

C’est d’ailleurs pour moi un moyen efficace de mettre en lumière d’autres passages, purs moments de grâce. L’émotion y est si juste qu’on croirait les acteurs conscients que «le monde entier est une scène», sortis du rôle qu’ils jouent pour être vrais, l’espace d’un instant. Si Juliette (Claire Danes) est un peu en-dessous, ce n’est pas le cas de Roméo (Leonardo DiCaprio). Alors étoile montante de Hollywood, s’il n’a aujourd’hui plus rien à prouver, il faut dire qu’il fait déjà preuve ici d’une rare justesse et d’une profonde et bouleversante intensité.

Dans mon amour pour Roméo + Juliette, il y a donc tout ce que je peux expliciter et tout ce que je ne m’explique pas. Tout ce que j’ai analysé par après et tout ce que j’ai d’abord ressenti. Etre capable d’apprécier sans comprendre et ne pas voir cette admiration ternie par l’intellect, c’est ce qui pour moi fait la différence et la qualité de ce film, ce qui rend par ailleurs toute œuvre d’art immortelle à mes yeux.

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Twentieth Century Fox

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