Impassible Fabrice A.

Regard sur l’actualité – Loris S. Musumeci

Trois ans après l’assassinat de la jeune sociothérapeute par son patient Fabrice A., alors détenu au centre genevois « La Pâquerette », le procès a débuté la semaine dernière. Ce dernier, censé éclaircir la situation dramatique, n’a fait qu’obscurcir le cas et troubler les esprits. Tous les journaux romands en parlent, chacun cherche à comprendre, toutefois personne n’y voit rien.

En rappel des faits, le 12 septembre 2013, alors que Fabrice A. était de sortie, accompagné d’une curatrice de l’asile, Adeline M., afin de se rendre à une séance d’équithérapie, pris de folie il l’égorgea. Le doute planait encore sur la possibilité du crime prémédité ou non. Continuer la lecture de Impassible Fabrice A.

L’apprentissage, ce modèle de réussite

Le Regard Libre N° 21 – Nicolas Jutzet

Rares sont les visites diplomatiques en lien avec l’éducation qui se terminent autrement que par un flot de louanges pour notre système de formation. Rappelez-vous la promesse faite par ce cher François Hollande, soudain très enthousiaste à son retour d’une petite excursion dans notre contrée : « Nous allons lancer une opération pour soutenir l’apprentissage ». Notons également la mise en place d’apprentissages « à la mode suisse » aux quatre coins du monde, que ce soit aux USA ou encore en Inde ; bref, à l’internationale, notre formation professionnelle rencontre un large succès.

C’est évidemment flatteur que nos grands voisins prennent exemple sur le petit poucet que nous sommes, mais comprenons-nous réellement ce qui plaît tant dans notre manière d’accompagner la jeunesse durant son implantation dans la vie active ? Sommes-nous encore conscients des critères qui font de notre système une réussite enviée par delà le monde ? Et quel est son avenir ? Continuer la lecture de L’apprentissage, ce modèle de réussite

« Victoria » ou l’écriture d’un genre

Un article inédit de Jonas Follonier

Il est difficile de se prononcer sur le film Victoria sorti le mois dernier. La critique n’est pas unanime, les parents ne partagent pas l’avis de leurs enfants, les voisins ne sont pas d’accord entre eux. Normalement, cette situation résulte d’un clivage opposant d’un côté un public populaire à la recherche de divertissement et, de l’autre, des spectateurs ouverts à la poésie et au cinéma d’auteur.

Ici, il n’en est rien. Dans le camp des satisfaits aussi bien que dans le camp des mécontents, on trouve des vieux et des jeunots, des lourdauds et des intellos, des beaufs et des bobos. La subtile division de la presse et du public semble exprimer ce qui pourrait bien être la force de ce film : un brouillage des pistes. Continuer la lecture de « Victoria » ou l’écriture d’un genre

Oui à la vente de reins

Le Regard Libre N° 21 – Jonas Follonier

Dans chaque pays d’Europe, des dizaines de milliers de personnes souffrent d’une insuffisance rénale nécessitant soit une dialyse soit une greffe. Seule la greffe permet de survivre ; l’espèrance de vie d’une personne sous dialyse – un lourd traitement devant être effectué plusieurs fois par semaine – est en effet de cinq ans. Les dialysés représentent 40% des malades rénaux. En France, près de 10’000 d’entre eux meurent chaque année.

Quant à la greffe dont ont la chance de bénéficier les 60 % restants, elle provient le plus souvent d’une personne décédée. Or les reins provenant d’un don d’une personne vivante sont de bien meilleure qualité et assurent une bonne santé. Problème : les reins, voilà à peu près la seule chose que nous avons le droit de donner, mais non de vendre. Continuer la lecture de Oui à la vente de reins

« Moka »

Le Regard Libre N° 20 – Loris S. Musumeci et Jonas Follonier

Quête existentielle et angoisse se présentent sur les écrans depuis le 17 août dernier par le deuxième long métrage de Frédéric Mermoud, « Moka ». Adapté du roman homonyme de Tatiana de Rosnay, le film raconte la recherche infatigable d’une mère pour retrouver le meurtrier de son fils. Ce dernier est en effet mort subitement après avoir été renversé par une voiture de couleur moka qui ne s’est même pas arrêtée après l’accident.

Tout est inattendu dans « Moka ». D’une scène à l’autre, Emanuelle Devos, qui interprète Diane, la mère, agit et réagit de la manière la plus opposée possible à l’évidence. Cela passe autant par son texte que par son jeu. Le regard fuyant, la démarche floue, elle étourdit le spectateur. C’est dérangeant ; il y a cependant là le reflet d’une psychologie justement dérangée, bouleversée par la perte du fils. La critique n’est pas négative, sans être positive pour autant. Elle constate un fait qui peut plaire ou non : une telle manière d’incarner la mère perturbée peut envoûter comme poser difficulté à entrer émotionnellement dans l’histoire. C’est là un risque que l’on retrouve souvent dans les films d’auteur. Continuer la lecture de « Moka »

El Greco, « Entierro del Conde de Orgáz »

Le Regard Libre N° 20 – Loris S. Musumeci

Où va-t-on lors de la mort ? En enfer, au paradis, en décomposition organique ? Pour un pieux homme tel Gonzalo Ruiz, comte d’Orgaz, il est certain que c’est le ciel qui l’attend. C’est du moins ce qu’en dit Domenikos Theotokopoulos, connu sous le nom d’El Greco. Il l’exprime d’une froide et chaude délicatesse par son chef-d’œuvre pictural l’Entierro del conde de Orgáz – l’Enterrement du comte d’Orgaz.

A Tolède, la légende raconte qu’en l’an 1323, aux abords de l’église de San Tomé, l’âme du dévot notable monta dans les hauteurs divines. Cela, pendant que ce furent les saints Augustin et Etienne eux-mêmes qui ensevelirent le corps. Un tel événement ne fut pas complètement considéré comme mystérieux ; Don Gonzalo donna effectivement beaucoup de moyens pour construire l’église miraculeuse, mais surtout il priait sans cesse en vue du bien de tous. Conséquence : l’intervention sacrée. J’en conviens, cependant, que ce n’est pas affaire de tous les jours. Continuer la lecture de El Greco, « Entierro del Conde de Orgáz »

La défaite de l’esprit

Le Regard Libre N° 20 – Sébastien Oreiller

L’esprit, comme prolongement de l’être au-delà des limites imposées par l’existence, mais aussi comme exaltation de la puissance de l’homme sur le fini, en somme l’esprit avec tout ce qu’il comporte de grandeur et de férocité, cet esprit-là se heurte immanquablement et avec un plaisir toujours renouvelé aux froides surfaces du réel qu’il entend maîtriser. L’esprit est un guide orgueilleux ; plus que tout, l’idée que l’homme puisse être né de la poussière le dégoûte. En somme, il refuse d’être homme, et il se fait lui-même à l’image de Dieu. L’esprit planait sur les eaux, de même qu’il plane encore sur les corps. Il ne tend qu’à vivre sans eux, confiant à la fois de son unicité et de son individualité.

Il n’est donc pas étonnant que l’esprit se définisse lui-même par opposition à l’animal, au corps, à la bête en somme. Platon et ses Idées, Nietzsche et son matérialisme anxieux, Valéry entre esprit et guerre, toute philosophie, depuis des siècles, n’a été que tentative de réconciliation, ou de séparation, entre les deux entités de l’être, l’esprit et la bête. Je ne suis pas parvenu à retrouver cette phrase de Marguerite Yourcenar, disant en somme que le drame de tout Européen, c’est de se rendre compte qu’il a un corps. C’est presque vrai. L’Européen sait très bien qu’il a un corps ; le drame, c’est qu’il ne puisse en sortir. Continuer la lecture de La défaite de l’esprit

« Le Misanthrope », une amère comédie

Promenades théâtrales (6/6)

Le Regard Libre N° 19 – Loris S. Musumeci

« ALCESTE. Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments. »

C’eût été bien dommage de ne pas trouver de place à l’inimitable Molière dans au moins un des épisodes consacrés à l’art théâtral. Me voici alors avec Le Misanthrope, un chef-d’œuvre présenté à la cour du bon Roy Louis en 1666. Mais quelle pièce étrange ! On ne sait s’il faut rire ou s’inquiéter. Les éléments du ridicule y sont en effet soigneusement estompés, pour laisser place à de plus sérieuses questions, telles que la mesure de l’honnêteté, la valeur de l’amitié ou encore le comportement adéquat en société.

Il semble superflu de raconter la trame du grand classique de Molière encore et encore, toujours et sans cesse. Pour ceux qui de leurs souvenirs scolaires subissent aujourd’hui quelques oublis, Le Misanthrope raconte l’histoire d’un misanthrope authentique, en pensées et actes : Alceste. Ce dernier vit dans une société plus mondaine que les mondanités, où le compliment mignon et respectueux a toujours sa place, où la trahison est une coutume, la médisance un jeu et le sourire un masque. Continuer la lecture de « Le Misanthrope », une amère comédie

Un local culturel ouvre à Neuchâtel

Le Regard Libre N° 20 – Jonas Follonier

En plein centre-ville de Neuchâtel, dans l’un des nombreux beaux immeubles de cette cité estimable, ce n’est pas un appartement d’habitation, un « open space » ou un salon de massage qui vient d’ouvrir ses portes, mais un local aménagé par des jeunes de la région soucieux de créer un espace culturel. Et pas n’importe lequel. Ni élitiste ni alternatif, le Lokart a pour vocation de servir de lieu de création et de présentation de toute forme d’art. Lors du week-end d’inauguration les 27 et 28 août derniers, j’ai pu échanger des propos avec l’un des membres fondateurs du collectif artistique.

Jonas Follonier : Bonjour, pouvez-vous nous dire d’où est née l’idée de créer un tel local ?

Mehdi Berdai : L’origine se trouve clairement dans des intérêts communs pour la culture, notamment neuchâteloise. Le noyau s’est créé autour de la danse, avec Héloïse Marcacci et moi. D’autres personnes se sont vite montrées intéressées par notre projet : Virginia Eufemi et Thierry Fivaz, tous deux passionnés de théâtre, de cinéma et d’art pictural ; Lisa Mazenauer, interessée par la photographie et l’approche du corps, ainsi que Sacha Dubois, qui nous a rejoints par la suite et qui lui a apporté la dimension théâtrale.

Ce local dans lequel nous nous trouvons me paraît être un endroit rêvé pour les amoureux de soirées culturelles et de débats (j’en fais partie). A quoi sera-t-il destiné ?

Tout d’abord, il va nous servir à donner des cours dans les domaines où nous avons une certaine expérience. Héloïse donnera des cours de danse orientale et de tribal fusion, pour ma part ce sera la danse classique. Des leçons de renforcement corporel seront proposées par nous deux. Ensuite, la salle peut aussi très bien se prêter à des soirées débats, à des vernissages d’ouvrages, etc. Enfin, le local a un potentiel cinématographique vu qu’il possède un écran. Le studio peut servir à d’autres compagnies et associations que nous, cela va de soi. Continuer la lecture de Un local culturel ouvre à Neuchâtel

Rwanda, la terre du silence

Le Regard Libre N° 20 – Justine Aymon (notre invitée du mois)

Les jeunes de l’Association Tête au Cœur, établie à Sion en Valais, sont partis découvrir le Rwanda avec ses tragédies et ses beautés. Ils ont été accueillis par le Foyer de charité de Remera, situé au nord du pays. Le groupe a pleuré, ri, chanté, dansé, vécu trois semaines durant avec les membres de la communauté.

Une paix. C’est le premier ressenti que j’exprimerais en parlant de ce voyage, de ce pays. La paix des silences.

Il y a le silence des paysages. Ce pays aux mille collines, ces sentiers en terre rouge, ce lac aux îles innombrables, ces volcans aux flancs luxurieux, cette savane vivante d’animaux sauvages, ces champs interminables, ces couchers de soleil rouges.

Il y a le silence de la vie, une vie sans complication quotidienne ni pensée futile, une vie que l’on ne s’imagine pas, que l’on ne théorise pas, une vie que l’on accueille. Cette population si réjouie par l’étranger et la nouveauté, si généreuse et pleine d’amour envers celui qui se présente, dans les repas offerts, les chants d’accueil, les cadeaux de départ. De la danse, beaucoup de danse, et du chant, des messes animées par le djembé, des journées ponctuées par le travail de la terre dans les villages et par des services au foyer, la cuisine, le repassage, la vaisselle, les cours de français. Des femmes et des hommes pieds nus, la tête surplombée par de grandes charges, des bébés accrochés au dos de femmes, d’enfants. Il y a là une vie simplement vécue, sans pourquoi et sans demain. Et une passion, une passion indicible pour la vie. Continuer la lecture de Rwanda, la terre du silence

Pour la culture et le débat d'idées

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