Les polnarévolutions

Article partagé par Michel Polnareff sur sa page Facebook officielle le 4 août 2016.

Le Regard Libre N° 8 – Jonas Follonier

Qui est Michel Polnareff ? Que peut-on retenir de son œuvre, de ses révolutions musicales ? Tels seront les deux grands défis de cet article, auxquels je vous invite naturellement à vous intéresser : le jeu en vaut la chandelle. En effet, méfiez-vous de l’image que vous vous faites de cet homme, qui, bien au-delà de ses lunettes et cheveux blonds ondulés qui le caractérisent pour un public large, n’est rien d’autre qu’un génie.

C’est dans la froideur et la tristesse d’une enfance rythmée par le ceinturon facile de son père et la pression qu’il subissait quant à son niveau musical que le jeune Michel, très bon élève, s’avéra très vite (et dut surtout s’avérer) être un pianiste virtuose. La rigueur extrême et étouffante de son cadre familial le poussa à claquer la porte de son foyer à l’âge de vingt ans pour aller, beatnik, jouer de la guitare sur les marches du Sacré-Cœur.

Il est donc très important de bien prendre en compte l’ambivalence qu’il y eut durant son enfance entre le bagage musical classique qu’il acquit et la cruauté du père : par exemple, son fils lui ayant demandé qu’il lui achète une fleur pour l’offrir à une jeune fille qu’il convoitait, L. Polnareff alla acheter un cactus pour son fils pourtant très sage. Ce dernier pointant une mine surprise, l’autorité paternelle lui jeta le cactus à la figure.

Et c’est peut-être ce climat très particulier qui devait faire que Michel, désormais adolescent, devînt vite l’un des grands maîtres de la musique française des Trente Glorieuses. Il sortit son premier album en 1966, Love Me Please Love Me, qui marqua l’arrivée du folk rock en France. Outre l’innovation au niveau musical (inspirée par Bob Dylan et le groupe The Byrds), incluant des expérimentations sur le mixage par exemple, les thèmes qui font la couleur de cet album se veulent absolument « adolescents », tantôt existentiels avec Sous quelle étoile suis-je né ?, tantôt prônant la liberté sexuelle avec le titre célèbre L’Amour avec toi, interdit à la radio avant 22 heures.

Se faisant connaître grâce à cet envol très anglo-saxon, Michel Polnareff imbibera la France d’un nouveau genre musical, la pop baroque, qui se manifestera le plus dans son album Le Bal des Laze (1968). Cette forme de pop se caractérise par une appropriation d’instruments très utilisés dans la période baroque et créant ainsi une atmosphère ancienne, caverneuse, lugubre parfois. Ainsi, des chansons belles à pleurer mettent en valeur le clavecin (Mes regrets), l’orgue d’église (Le Bal des Laze, interdite elle aussi à la radio) ou encore des cordes et cuivres dramatiques et passionnées (Jour après jour).

1971, c’est l’année d’une grande déprime pour Michel Polnareff. Il perd son ami Lucien Morisse, qui l’avait mené au succès, et lui compose alors une chanson-hommage renversante par sa musicalité et son fond, Qui a tué Grand-maman ?. Polnareff venait également de subir une agression lors d’un concert en 1970, or Johnny Hallyday lui offre l’opportunité de renouer avec la scène en lui proposant d’être le pianiste de son show au Palais des Sports. C’est également en 1971 que Polnareff sort l’album quadriphonique Pol-nareff’s, qui est généralement considéré comme le meilleur disque de sa carrière : un Polnareff expérimental surprend avec des titres comme Né dans un Ice-Cream et confirme son style habituel avec le titre formidable Nos mots d’amour.

1971, c’est enfin l’année où Polnareff crée la musique du film Ça n’arrive qu’aux autres (avec Catherine Deneuve), l’histoire d’un couple heureux dont l’enfant de neuf mois meurt un beau matin. La chanson est à nouveau sublime, elle devient un grand succès. « Ça n’arrive qu’aux autres… Mais c’était le nôtre… Tu sais, la différence c’est le chagrin. » 
Comme quoi, toujours et encore, on constate que c’est lors de moments difficiles que les artistes produisent les choses les plus abouties, et les plus sincères.

Outre les innovations musicales, il y a les provocations de Michel Polnareff. Elles aussi ne seront pas des conséquences de la « révolution » sociétale en marche à l’époque, mais en constitueront des agents principaux. Ses provocations provoqueront un progrès ou, du moins, des changements dans la mentalité française très formatée par le général de Gaule. Ainsi, outre la teneur de chansons comme La poupée qui fait non, On ira tous au paradis ou L’amour avec toi, c’est également par ses choix vestimentaires que Polnareff provoquera, en étant le premier chanteur connu à se montrer en habits très féminins. Sa technique de publicité, elle aussi, divisera l’opinion publique : à l’affiche de son concert Polnarévolution, dont le nom a inspiré le titre du présent article, Polnareff se met en scène travesti et montrant ses fesses. Une amende s’ensuivra.

Polnarévolution, son concert à l’Olympia, intégrant – c’est une innovation – le son 5.1 et des instruments fabriqués en plexiglas, accompagnera deux chansons qui feront vraiment de l’année 1972 une période très percutante en ce qui concerne Michel Polnareff : On ira tous au paradis et Holidays, deux grands tubes. L’une tire la langue à la culpabilisatrice Eglise, l’autre transpose en chanson douce la peur polnarévienne de l’avion et offre une deuxième lecture du texte, plus fine, dénonçant le contexte de l’apartheid à New York, où le chanteur se rendait par la voie des airs.

Alors chargé de trois grandes étapes de sa carrière, Polnareff entrera dans cet enfer qu’il dénonçait avec son plus grand tube, cité plus haut. Afin d’éviter de devoir fermer ses portes, l’Olympia demanda à Michel Polnareff de refaire son spectacle quatre mois après celui qui lui valut beaucoup de succès tant pour sa publicité que pour son contenu. Mais ce dernier refusa ; il voulait en effet monter un nouveau concert, avec une nouvelle mise en scène et de nouvelles chansons.

Afin de créer celles-ci, le chanteur sollicita Jean-Loup Dabadie, l’un des plus grands auteurs de la chanson française à cet époque, et l’invita à se rendre avec lui dans une oasis du sud afin de profiter de l’eau, du soleil et des femmes et de laisser parler sa créativité. Cependant, Polnareff se montra très paresseux : il repoussa toujours les moments de travail à plus tard, et les titres furent créés en très peu de temps avant l’échéance de l’Olympia. Le concert fut détesté ; l’album qui en résulta deçut.

Parallèlement à cela, Polnareff se rendit compte, peu à peu, qu’il se faisait rouler par son homme de confiance. Ce dernier le ruina : Polnareff dut au fisc plus d’un million de francs. Ne pouvant payer cette somme car l’autre lui avait tout volé, le chanteur s’exila aux Etats-Unis à bord du France, qui se trouvera être l’un des plus grands titres de Michel Sardou.

Polnareff avait grand espoir dans l’Amérique, qui devait lui offrir une compétition honnête entre les chanteurs et un Etat plus respectueux fiscalement. Il fut d’ailleurs le premier artiste français à signer un contrat international avec une maison de disque américaine. Cependant, malgré de belles chansons comme Holding Hope To Smoke, celui que ses fans appellent « l’Amiral » n’atteignit pas le succès espéré et retrouva le châtiment de la censure avec son titre Jesus for tonight. C’est là que Michel Polnareff, après avoir avalisé un mauvais concert en France, après s’être fait escroqué, après avoir râté sa carrière aux Etats-Unis et apprenant la mort de sa mère, envisagea de tout arrêter. Polnareff avait trop vite réussi, et il avait tout réussi. Rien ne lui suggèrait une lueur d’avenir.

Rien, si ce n’est la nostalgie qui grandit lentement dans son cœur. Invité par la célèbre RTL pour un concert spécial à Bruxelles, cette nostalgie se concrétisera en larmes devant un public fou de joie de retrouver enfin leur idole française. La France, oui, c’est bien elle qui était sa patrie. Et le prodige fut : Michel Polnareff soigna ses plaies en composant une Lettre à France. Cette chanson mélancolique se manifesta comme un véritable coup de tonnerre auprès du public francophone. Son retour était annoncé. Et quel retour !

Coucou me revoilou, l’album accompagnant ce grand succès épistolaire, ne sera cepen-dant pas à la hauteur des attentes du public. Certains titres de l’opus dénoncent son exil forcé, comme J’ai tellement de choses à dire, qui fait partie des chansons réussies, bien qu’elle ait un ton de variété épique frisant le cliché. La variété, Michel Polnareff l’aura toujours snobée, malgré quelques exceptions comme la chanson précitée ou deux titres remarquables de 1970 : Un train ce soir et Gloria – Polnareff évite la variété pour mieux l’aborder que ses collègues de métier.

Sous la roche un peu fade de l’album-retour dont nous parlions, une source de beauté coule cependant et nous montre que le génie de Polnareff a bien persisté : Une Simple Mélodie, voilà bien l’une de ses meilleures créations, une adéquation parfaite entre l’orchestration, les mots et la mélodie, et qui compte sur la participation du bassiste Jaco Pastorius, nous offrant des notes époustouflantes.

Puis, les années 80 auront une influence particulière sur l’Amiral : deux albums seulement sortiront, dont Incognito, qui porte bien son nom. Les synthétiseurs des années disco seront-il la raison de son « déclin » ?

Assurément non, car l’un des épisodes les plus intéressants de la vie de Michel arrivera. Depuis 1985, Michel Polnareff veut vivre enfermé sur lui-même : il se réfugie dix-huit mois dans un manoir, n’écrit rien, ne compose rien. Une fois sorti du manoir, il décide de rester dans ce village français car il s’y sent bien. C’est alors dans un bar-tabac qu’il passe une vie « normale », demandant à tout le monde de garder le secret de sa personnalité. Désormais, seules ses lunettes permettent de le reconnaître : Polnareff se laisse pousser une barbe hirsute, ne se lave pas souvent, ne se teinte plus les cheveux en blond. Une fois la rumeur parvenue, de nombreux producteurs musicaux de Paris cherchent à le trouver pour lui proposer un contrat. Sony Music y parvient.

Seulement, fin 1989, Michel Polnareff a une condition spéciale pour réaliser son album : il veut s’enfermer dans un palace de la capitale, le Royal Monceau. Le bar servira de studio d’enregistrement de 4h00 à 8h00 du matin. Polnareff boit beaucoup, dort beaucoup, se lève à 17h00. Il gère les cordes, enregistrées à Londres, par téléphone. Tout paraît irréel, et pourtant, tout aussi irréel, un chef d’œuvre de l’artiste, si ce n’est son chef d’œuvre, en naîtra : Goodbye Marylou, une chanson dont l’harmonie n’avait été utilisée dans aucun morceau auparavant. Polnareff dira avoir reçu ce thème musical comme une aura, une révélation.

Toutefois, un malaise s’installe chez ses proches : pourquoi, une fois l’album terminé en 1990, Polnareff désire-t-il encore rester dans cet hôtel, tel un ermite ? La réponse sera renversante : depuis près de cinq ans, il devenait progressivement aveugle, et, ne voulant pas le dire à son entourage, il s’est habitué aux contours des couloirs du Royal Monceau pour pouvoir se déplacer. Convaincu par ses proches, il décidera finalement de détruire ce mal profond qui le ronge en osant faire une opération très dangereuse, qui se passera bien.

Un ironique événement pour cet homme dont le premier complexe fut ses yeux. En effet, Michel Polnareff adolescent s’est vite trouvé laid ; il fut particulièrement complexé par sa maigreur et ses yeux hagards et très rapprochés. La fabrication progressive de son personnage semble dès lors avoir des raisons très profondes. Ses lunettes blanches, qui, bien sûr, relèvent de quelque chose d’accessoire à côté de son oeuvre démentielle, comportent tout de même quelque chose d’intrigant et de mystérieux. De même que ses cheveux blonds ondulés ou ses tenues vestimentaires variées, elles semblent en tout cas symboliser une grande transformation de soi.

Si Polnareff est si intéressant, c’est pour l’opacité qui le caractérise en de nombreux points. Et cette dernière, passée la dimension physique, se retrouve dans quelques chansons très ambiguës. Ainsi en est-il de Ballade pour toi (1966), qui a donné naissance à de multiples débats pour savoir si le chanteur s’adressait à une fille ou à un garçon. Il est vrai que l’atmosphère de la chanson laisse penser à la deuxième possibilité, renforcée par une chanson de l’année 1967, Complainte à Michaël. Nombreuses furent les dénonciations d’une prétendue homosexualité, qui se lisait aussi dans les vêtements de l’artiste.

Puis, l’ambiguïté se transpose même dans des chansons jouant avec un amour pour des filles relativement jeunes. L’exemple le plus frappant est le titre À midi à minuit, qui clot son album mythique Polnareff’s de manière belle mais qui porte à confusion. « À minuit, les enfants comme toi sont au lit. À minuit, qu’est-ce que tu fais dans mon lit ? »

De Kâma-Sutrâ à La mouche en passant par La maison vide, l’univers de Polnareff mérite qu’on s’y faufile. Un monde à part n’existe jamais sans raison.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © lefigaro.fr

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