Ontologie de la beauté

Le Regard Libre N° 12 – Sébastien Oreiller

Quand Nietzsche crut renverser la morale ancienne, la morale du bien et du mal, pour la remplacer par celle, plus exigeante, du bon et du mauvais, il ne fit que remplacer une philosophie du comportement, une philosophie éthique dirions-nous, par une moralité plus froide et plus distante, peut-être même plus dangereuse. Nous semblons avoir pris la fâcheuse habitude depuis vingt-cinq siècles, c’est-à-dire depuis Socrate et surtout depuis Platon, de lier l’essence au bien, de ne plus être capable d’admirer l’être en soi sans le rattacher, d’une manière ou d’une autre, à la perfection de l’acte humain, loin de là l’ingénuité morale qui avait marqué leurs prédécesseurs. Il me semble être une philosophie plus exigeante et plus noble, d’autant plus détachée des médiocrités quotidiennes qu’elle est elle-même intrinsèquement liée à l’être, je veux parler de la philosophie du beau en tant que tel.

La beauté, une de ces idées, si tant est qu’il s’agisse d’une idée – ce que je réfute –, que l’on est incapable de définir avec précision, fût-ce par son but. Le bon, à savoir l’acte bon, est assez aisé à dessiner ; c’est l’acte qui amène à l’humanité, ou du moins à une certaine partie de l’humanité si l’on est nietzschéen, plus de bien-être qu’il ne produit de mal-être, le plus d’avantages possibles. Une vision très « économique », dirions-nous, de la morale. Le bien est plus complexe, il présente ceci de commun avec le beau qu’il se justifie par lui-même, mais on est inévitablement amené, puisqu’on le considère comme éternelle-ment et invariablement fixe, à le lier à l’idée d’un Dieu. Ce qui n’est pas le cas de la beauté. En effet, il est patent que la beauté peut très bien émaner du mal, ce qui la rend intimement incompatible avec la notion divine, du moins telle que nous la concevons traditionnellement, dénuée de son idée de devenir. Jung donne beaucoup à réfléchir sur cela.

En somme, et c’est ce qui la rend à la fois admirable et terrible, la beauté est le seul de tous les phénomènes naturels à être proprement humain, le seul à faire trembler des dieux. Je trouve sans cesse, sinon un certain nombres de préjugés contre la beauté, indice d’une époque pestilentielle, du moins un certain nombre de préjugés sur la beauté. J’en ai isolé trois. Le premier selon lequel la beauté, comme défendu plus haut, serait une idée. Le deuxième, peut-être le plus terrible, selon lequel le beau serait intrinsèquement lié au bien. Son corollaire moderne : le beau serait lié à la force. Et le troisième porte sur la distinction, ou surtout la non-distinction, entre le beau et le laid. Occupons-nous déjà du premier.

La beauté comme idée, elle, la plus matérielle, la plus éphémère de toutes les choses ! Comment la supposer pérenne quand le grand drame de l’humanité, le seul qui compte vraiment, n’est autre que la perte de ce qu’elle renferme de plus beau ? De récents événements au Proche-Orient, des pertes inestimables et irréparables, ont rappelé à l’Europe ce que les affres de la guerre lui avaient appris il y a moins d’un siècle, que la beauté est avant tout un phénomène de civilisation, l’expression de l’homme dans ce qu’il a de meilleur. Si Churchill n’a jamais dit cette citation fameuse, qu’il ne sert à rien de se battre si l’on coupe dans les subventions artistiques, le fond y est. Ajoutons que si l’art ne détient pas le monopole de cette propriété fondamentalement humaine qu’est le beau, apparu le premier jour où l’homme a porté un regard intelligent sur l’univers qui l’entoure, il n’en demeure pas moins l’émanation la plus noble. Toute beauté est individuelle et égoïste ; elle ne saurait donc être une idée au sens platonique du terme, en tant qu’elle est physiquement dépendant du support, et non simplement liée à sa forme. Peut-être oserons-nous affirmer d’ailleurs qu’elle n’en est pas bien différente, qu’elle est son support ; et pourtant sa valeur est universelle. En tant que la beauté ne saurait donc être une idée en soi, j’abandonnerai dorénavant le terme abstrait de beauté pour lui préférer celui de beau, un adjectif substantivé, une qualité ramenée à ce qu’elle a d’universel. La beauté est donc un instant, un moment hors du temps réel, qui élève et qui transcende.

Universel. Il n’y a que cette assimilation totale entre l’homme et le spectacle qu’il contemple, qui l’arrache à sa misérable existence, le transcende et le rende semblable au tout. Ce qui nous pousse à dire que la beauté est un instant, un moment hors du temps réel, comme celui de l’éternité, qui élève et qui transcende. Le voilà, le grand instant du monde, ce Dieu Devenir qui voit par nos yeux, cet éternel retour de la conscience incarné par le regard de beauté que l’homme porte sur l’univers.

« La beauté du monde est dans l’œil. » Anna de Noailles

Ecrire à l’auteur : sebastien.oreiller@netplus.ch

Crédit photo : © maverickphilosopher.com

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