«Du soleil plein la tête» nous apprend qu’aimer est un art… et titrer aussi!

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: L’amour au cinéma – Kelly Lambiel

Jamais intitulé n’aura aussi peu flatté ni décrit l’œuvre dont il est l’emblème. Heureusement, c’est sous son appellation anglaise qu’Eternal Sunshine of the Spotless Mind s’est fait connaître et apparaît aujourd’hui encore dans les nombreuses listes plus ou moins officielles et toutes relatives des «films à voir une fois dans sa vie». C’est sous ce titre également dont la traduction littérale est «éclat éternel de l’esprit immaculé» (là on est d’accord) qu’il a su se faire une place à part dans une catégorie pour le moins fournie et souvent gnangnan, celle des films d’amour.

Une histoire presque comme les autres

Ça commence à la Saint-Valentin, forcément. Cette «fête inventée par les vendeurs de carte de vœux pour faire flipper les gens», nous dit la voix off de Joël Barish (Jim Carrey), mélancolique et révolté. Le garçon sort visiblement d’une histoire d’amour compliquée. Alors qu’il ne sait pas bien pourquoi et donne l’impression de se réveiller d’une monstrueuse cuite qui a duré longtemps (voilà deux ans qu’il n’a pas écrit dans son journal), il se dirige vers la plage au lieu de se rendre à son travail. Là, il fait la connaissance de Clémentine Kruscynski (Kate Winslet). Sentiment de déjà-vu.

Aussi délurée qu’il est coincé. Aussi impulsive qu’il est sérieux. Ces deux-là sont si différents qu’ils sont faits l’un pour l’autre, c’est une évidence. Quelque chose les attire et les unit malgré le fait qu’ils soient si mal assortis. Et pour une fois, ce n’est pas une fascination morbide issue d’un complexe freudien mal géré ou un coup du sort orchestré par Eros et Thanatos titillant le goût du risque des protagonistes et faisant tomber la belle pour la bête ou le premier de classe ignoré pour celle qui attire tous les regards mais le veut lui. Loin d’incarner un couple d’antagonistes stéréotypés, leur histoire trouve son sublime dans la simplicité.

Pourtant, il y a quelques jours, par l’intermédiaire d’une entreprise spécialisée dans la chose, Clémentine a décidé d’effacer Joël de sa mémoire et ce dernier s’apprête à en faire de même. Qui n’a jamais rêvé dans les moments désespérés qui suivent la rupture de pouvoir supprimer les souvenirs douloureux? Qui ne s’est jamais dit qu’il a été trop bête pour ne rien voir venir ou trop aveuglé pour ne pas cerner son partenaire? Nous découvrons alors à rebours toute leur histoire, de leur dernière à leur première rencontre. De la déchirure à la première étincelle. De l’ennui à l’excitation des premiers instants.

Si, au départ, comme Joël, on comprend pourquoi ils ont rompu, à mesure que l’on remonte le cours de ses souvenirs on ne sait plus pourquoi ils se sont quittés. Des cris et des larmes, on passe à la tendresse et à la complicité. Partir du pire pour revenir au meilleur, penser la chose dans l’autre sens et se demander comment toute cette beauté a pu se transformer en haine, se rappeler des raisons pour lesquelles on est tombés amoureux. Coup de génie de la part de Charlie Kaufman qui signe ici un scénario magistral, inspiré de L’herbe rouge et de LArrache-cœur du non moins génial Boris Vian – que vous avez maintenant le temps de lire et d’écouter!

Boris Vian © Wikipedia

Une réalisation qui frôle la perfection

Le travail de Michel Gondry n’est pas en reste. Pour sublimer cette narration éclatée, le réalisateur brouille les repères spatiaux-temporels. On passe ainsi d’une scène à l’autre en traversant une porte, en voyant le décor s’effriter ou devenir trop grand pour les protagonistes qu’il abrite. Entre souvenirs tour à tour apaisants et tumultueux, réalistes ou oniriques, on essaie de suivre Joël perdu entre le passé et le présent, le remodelage qu’il fait des situations vécues et les commentaires inconsciemment perçus des employés chargés d’effacer sa mémoire. Le rythme est rapide, l’expérience intense, parfois loufoque.

C’est en outre ce qui permet à Jim Carrey quelques bouffées d’oxygène, quelques minutes durant lesquelles les parties de son visage – ordinairement dotées d’une volonté propre – peuvent se laisser aller à quelques grimaces. Car il joue en effet ici un personnage à mille lieues de ceux, fantasques, auxquels il nous a habitués. Et force est de constater que ça lui va bien! Tout comme il est agréable de voir Kate Winslet dans la peau d’une jeune femme à la fois fragile et impétueuse, un peu à côté de ses baskets et dont les colorations capillaires, ainsi que les noms qui leur sont données, reflètent les différents états d’âme.

Les personnages secondaires, incarnés par un casting clairement pas dégueu (Mark Rufallo, Elijah Wood et Kirsten Dunst) sont eux aussi assez déroutants. A première vue aussi inintéressants qu’inutiles, ils permettent pourtant d’établir un contraste entre la gravité de ce que vit Joël et leur complète désinvolture. Par ailleurs, on sent bien qu’eux aussi ont été amochés et essaient de camoufler la solitude qui les ronge. C’est notamment le cas de Mary qui semble un peu perdue et dont l’admiration pour son patron le Dr. Mierzwiak interroge ,ou de Patrick si peu sûr de lui qu’il ira jusqu’à se faire passer pour un autre.

Enfin, certains pointent du doigt le côté un peu convenu du message qui voudrait que ce soient nos expériences qui nous forgent, aussi douloureuses soient-elles, et que ce serait donc une erreur de les effacer. D’autres regrettent de voir le film mettre l’accent sur l’idée que malgré tout, nous sommes destinés à aimer certaines personnes, et qu’on finit toujours par se retrouver. Je pense pour ma part, sans trop en dire sur la dernière scène, véritable petit bijou, que la question n’est pas là et qu’interpréter ce final ainsi, c’est ne pas comprendre la subtilité de cette œuvre.

Toute sa beauté réside pour moi dans une seule question qui à mon sens la résume parfaitement: si je savais la fin, le vivrais-je quand même ou me priverais-je délibérément du bonheur que m’a apporté cette histoire, aussi courte fût-elle? Eclat éternel de l’esprit immaculé, tiré d’un poème d’Alexander Pope retraçant l’histoire d’amour passionnée d’Héloïse et Abélard (vous avez le temps de chercher), est une formule mystérieuse qui enveloppe bien mieux toute la profondeur cachée dans cette œuvre d’une apparente simplicité, devenue aujourd’hui, et à raison, culte.

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures

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