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Shaqiri, chat qui pleure4 minutes de lecture

par Sébastien Oreiller
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shaqiri

Cet article sera à l’image d’un match de foot: une causerie sans vrai début ni fin, à match nul, écrite à l’intention des bons supporteurs, ceux qui sont agressifs, détruisent des cités entières à coups de violence et de bière; les supporteurs, donc, que l’on préfère voir chez son voisin plutôt que chez soi. Voltaire constate que le Sénat romain déversait le peuple sur les pays étrangers plutôt que sur lui-même. Il en va de même pour le football, qui canalise toutes les frustrations, la haine quotidienne, que le match permet au supporteur d’exprimer en se substituant au guerrier du gazon vert, avec force invectives et cris de jouissance. Et pendant ce temps, le chat pleure. Il pleure parce qu’il est tout seul. A l’image de ces affiches que l’on trouve placardées partout en Suisse, prétendant «échanger mari contre bon soins». Je ne sais pas exactement de quoi il en retourne; je soupçonne qu’il s’agisse d’une publicité pour un site de rencontres adultérines. L’avenir nous le dira peut-être.

Enfin, le chat est seul, la femme aussi, les enfants également. Est-ce donc là l’effet solidaire du football? Je le pense. Si les peuples ont les dieux qu’ils méritent, ils ont également les sports qu’ils méritent et, à plus juste titre, les équipes qu’ils méritent. Apparemment, ce monsieur Shaqiri (ou peut-être s’agit-il d’un autre, je ne sais pas), serait prêt à quitter notre équipe nationale. Qu’il fasse donc, nous ne sommes pas en train de revivre Marignan. Ou peut-être que si, en fait. Il est étonnant de voir à quel point le football cristallise les antagonismes séculaires, à coups d’hymnes nationaux, de présidents sur place, et d’agressivités à l’égard des autres supporteurs. Le sport adoucirait donc les mœurs. En tous cas, il contient les tensions dans un cadre codifié, et donne un exutoire à la vindicte populaire, tout en nourrissant les cheiks du Qatar. Ce qui est d’autant plus étonnant quand la plupart des joueurs ne sont pas forcément représentatifs du pays qu’ils défendent. L’important n’est donc pas là: on ne sait pas pourquoi on déteste l’autre, on le déteste c’est tout, on le déteste un bon coup, on klaxonne, on s’endort content et on fait de beaux rêves.

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J’ai dit que le sport contient les tensions dans un cadre codifié. Il serait donc inquiétant de voir ces tensions s’exacerber, non seulement dans l’enceinte du stade de foot, mais encore dans ce que l’on nomme les «fan zones». Etrangement, ce sont les Russes et les Anglais qui se sont révélés problématiques durant cet Euro. Symbole des agitations qui secouent ces deux pays? A l’heure du Brexit, savourons au moins cette consolation amère que les Anglais ne devraient plus poser de problèmes à l’avenir. Peut-être même n’y aura-t-il plus d’Euro du tout. En revanche, l’on veillera à se tenir à l’écart des matchs Angleterre-Pays de Galles, Angleterre-Ecosse ou Angleterre-Irlande.

Que le chat rie ou que le chat pleure, que Shaqiri gagne ou que Shaqiri perde, me diriez-vous à juste titre, cela importe finalement assez peu, c’est le caprice d’une Europe en paix, et d’Européens qui peuvent encore se payer pareils divertissements. En fin de compte, espérons que le chat continue de pleurer parce qu’il est tout seul à la maison, ou tout seul sur le paillasson, plutôt qu’il ne pleure parce que qu’il crève de faim ou que son maître est parti à la guerre.

Vous venez de lire un article de Sébastien Oreiller publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°18).

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