«Le Traître»: la tragi-comédie de la mafia et de l’Italie

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Dans tragi-comédie, il y a tragédie et comédie. En réalité, si la mafia est génératrice de tragédies, elle ne semble rien comporter de bien comique. En cinéma, et dans le domaine de l’art en général, on sait pourtant arranger la réalité à la guise d’un scénario. On sait transformer une vie banale en un spectacle. Pour le cas du Traître, le réalisateur Marco Bellocchio n’arrange pas la réalité et ne s’attaque pas à une figure banale.

Il romance tout simplement, comme il se doit. En grossissant les traits, en jouant de l’exagération permanente des Siciliens. Certaines scènes s’approchent du jeu théâtral. Ce qui a valu des reproches au film, mais ce qui montre aussi la légèreté du monde mafieux qui étouffe sa conscience sous la couverture du folklore et de la tradition. La biographie romancée du boss repenti Tommaso Buscetta nous montre que derrière les rires et les cris grotesques, il n’y a que la tragédie. Et les regrets d’un homme.

Tommaso Buscetta, un portrait

Avant de parler du film en lui-même, il est préférable de savoir à qui l’on a affaire. Tommaso Buscetta naît dans la Palerme de 1928 qui ne s’est ni remise de son annexion à l’Italie de 1861 ni de la pauvreté engendrée par la Première Guerre mondiale. La Sicile, terre de misère. La Sicile, dit-on aussi, terre de mafia. Contrairement aux idéaux de l’unité italienne, l’Etat n’est présent en cette île que sur les papiers. Les organisations s’occupent de l’ordre et de leur prétendue justice.

Quand on est issu de la classe la plus pauvre en Sicile, on a trois moyens pour s’en sortir. Partir, entrer dans les ordres ou prendre part à ces organisations locales. Le jeune Tommaso, un pauvre parmi les pauvres, fait partie des ces ambitieux qui ont décidé de ne pas mener la même vie acharnée que leurs pères. Tommaso aime trop la Sicile pour partir, comme il aime trop les femmes aussi pour imaginer le célibat. Il ne lui reste qu’une option. Il n’a pas encore vingt ans qu’il jure déjà fidélité à vie à la mafia, en signant par son sang sur une image sainte.

Il devient alors un «homme d’honneur», qui se croit investi de la mission de protéger la veuve et l’orphelin. Mais il n’est pas naïf et renonce sans difficulté à l’idéal qu’il s’était peut-être un jour sincèrement fixé. A bas la veuve, rien à faire de l’orphelin, ce qui importe, c’est le fric, le pouvoir et surtout les femmes. Tommaso Buscetta tue et extorque comme le font tous les mafieux, qui ne sont autres que des criminels.

Chef de nature, il grade au sein de l’organisation Cosa Nostra. Puis la guerre des familles éclate, éclate Cosa Nostra. On veut la peau de Buscetta et son gang qui refusent de s’identifier à la nouvelle Cosa Nostra. Il a certes appris à devenir un salaud, mais son expérience de père lui impose des limites affranchissables. Non, il ne participera plus au business dont se gorge l’organisation mafieuse: la drogue. Parce qu’il en souffre de l’intérieur, parce que son fils est la victime du commerce qu’il a lui-même mis en place, et cela lui insupportable, cela le détruit.

Buscetta ouvre les yeux sur l’horreur à laquelle il participe. Exil au Brésil. Il devient le Parrain des deux Mondes. Pas de drogue, plus de Cosa Nostra, mais il demeure mafieux pour le prestige et le luxe auquel il a été trop habitué pour y renoncer. La belle vie, l’amour à la plage, les enfants. Cependant que l’atmosphère s’est chauffée en Sicile. Le groupe qui veut éliminer Buscetta reste sur sa faim; ils le cherchent, mais sans succès. Alors, autant s’en prendre à d’autres Buscetta, même s’ils ne sont pas mafieux. On tue les deux fils de Buscetta restés à Palerme, deux jeunes hommes qui travaillaient honnêtement, loin des traces du père. Lequel est meurtri. Détruit par la disparition de ses fils, détruit par le sentiment de culpabilité justifié qui l’écrase.

Vient son arrestation, et malgré le drame vécu, Tommaso Buscetta refuse de parler. «J’ai été et je reste un homme d’honneur», assène-t-il. Il apprend que le reste de sa famille demeurée en Sicile a été assassiné. Il explose, et il parle. Extradition vers l’Italie. Rencontre du juge anti-mafia Giovanni Falcone, auquel il raconte tout, absolument tout. Cosa Nostra est cernée. L’homme d’honneur devient le traître. Il devient un pentito, c’est-à-dire un repenti. Qui se repend surtout d’avoir entraîné la mort de quasiment tous ses proches. Les arrestations fusent. On croit enfin à la fin – et cette fois-ci définitive – de la mafia.

Mais le nouveau chef de Cosa Nostra, Totò Riina, a plus d’un tour dans son sac. Il réussit à faire exécuter le juge Falcone et nombre de ses collègues. La Sicile est en guerre; l’Italie est en guerre. On finit par retrouver Riina – mort dans sa prison en 2017. Buscetta s’éteint d’un cancer en 2002, après avoir passé quelques années heureuses auprès de sa femme et de ses enfants qui ont survécu, mais brûlé à jamais par la mal qu’il a commis et que rien ne peut effacer. Destin tragique d’un homme et de ses descendants qui vivent aujourd’hui encore aux Etats-Unis sous une fausse identité et sous protection policière. «La mafia n’oublie jamais.»

Marco Bellocchio, réalisateur du film

Le regard libre de Bellocchio

Cette biographie, Bellocchio l’a mise en scène dans Le Traître. Avec autant de talent cinématographique que d’engagement. Le réalisateur a décidé de brosser un portrait de Buscetta qui nous le rend sympathique. Il montre son intimité, avec sa famille, en train de danser et de chanter. Comme il montre aussi l’amitié improbable qui était née au fil des révélations entre le mafieux repenti et le juge Falcone.

On est emporté dans deux heures et demi de film qui mêlent folklore, fête, religion voire ésotérisme. Sous la musique de Nicola Piovani, célèbre par la bande-son culte qu’il avait composée pour La vie est belle de Roberto Benigni, les caméras dansent d’un visage à un autre, d’un regard à un autre, de code de langage mafieux à un autre. En outre, plusieurs plans reviennent à l’identique tout au long du film. Jeu de répétitions qui expose le cercle vicieux qu’engendre la mafia, qui montre aussi les tracas psychologiques de criminels qui savent les horreurs qu’ils ont commises, sans pour autant réussir à regretter à cause d’un soi-disant honneur à tenir.

Marco Bellocchio porte – sous une photographie magnifique – un regard libre sur la mafia, comme il porte un regard libre sur l’Italie d’aujourd’hui. Son pays est tragi-comique à ses yeux. Il ne reste parfois plus qu’à rire face à certaines absurdités concernant les mentalités et la politique. Alors que les Italiens voudraient que leur pays change, l’esprit italien se refuse à tout mouvement. Parce que la tradition est trop grande; les institutions, pourries de l’intérieur. L’Italie vit sans cesse en tragédie, et elle en rit. La mafia est une comédie menée par des singes ridicules de leur orgueil, et leurs victimes en pleurent encore aujourd’hui. Malgré son excellente réalisation, on peut sans retenue reprocher à Bellocchio son pessimisme. Même s’il n’a peut-être pas tort.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Filmcoopi

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