«La Planète des singes», une histoire racontée par sa musique et ses bruits angoissants

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: La coronarétrospective du cinéma d’anticipation – Loris S. Musumeci

La Planète des singes est devenu une véritable planète. Autour de laquelle gravitent différentes productions cinématographiques en plusieurs séries, des bandes dessinées, des études, des commentaires, en somme toute une littérature, une culture. Mais tout est parti du roman à succès de Pierre Boulle, sorti en 1963. Dès lors, Hollywood s’est emparé de l’histoire en l’adaptant tout d’abord librement, mais sobrement. Pour l’exploiter ensuite toujours plus, en lui donnant des suites et des origines. Et ce, grâce au triomphe dans les salles du premier film de la saga. La Planète des singes (1968) réalisé par Franklin Schaffner.

«Une chose m’intrigue. L’homme, cet être si merveilleusement doué, cet extraordinaire paradoxe qui m’a expédié dans les étoiles. Est-ce qu’il fait toujours la guerre à son frère? Est-ce qu’il laisse toujours mourir de faim les enfants de son voisin?»

Bonne question. Le capitaine Taylor (Charlton Heston) est mesure de se la poser; parce que s’il n’est en expédition spatiale que depuis quelques mois, les siècles ont défilé sur Terre, théorie de la relativité oblige. Alors, qu’en est-il désormais de l’humanité? Mais ce qui l’intéresse surtout, c’est de savoir s’il n’est pas de meilleurs mondes ailleurs. Cet homme et ses coéquipiers ont tout quitté; ils ont donné leur vie à la science. Même s’ils reviendront un jour sur Terre, qui sait l’accueil qu’ils y recevront. Taylor s’endort en hibernation comme le reste de l’équipage. Une année complète de vol est passée. Non sans difficulté, le vaisseau amerrit. Terre hostile et aride à explorer qui n’a l’air que d’un grand désert.

Jusqu’au moment où les explorateurs aperçoivent des hommes et des femmes primitifs. Agités. Cris de panique. On les pourchasse. Chasse au gibier. Ce sont des singes qui tiennent les fusils. Bienvenue sur la planète des singes. Où l’homme est une bête parmi les bêtes, qu’on étudie en laboratoire, et dont on se méfie. L’homme est au texte sacré de la religion simiesque, ce qu’est le serpent à notre Genèse biblique. L’homme est une bête vile et violente, stupide, qui aime se battre et tuer. Oui, nous sommes bien sur la planète des singes.

Si c’était vrai?

L’idée est désormais bien connue dans la mesure où elle fait partie de la culture populaire, mais imaginez-vous un instant l’hypothèse qu’il y ait des êtres humains quelque part dans l’univers, qui soient dominés par une espèce supérieure. Imaginez-vous que l’homme n’y soit pas doué de raison, qu’il n’ait pas la parole. Imaginez-vous que le maître, l’animal social doué de raison, soit le singe. Les mêmes singes que nous trouvons dans nos jungles et dans nos zoos. Ces mêmes singes qui crient et qui mangent des bananes.

L’idée peut vous sembler banale. Oui d’accord, pourquoi pas. Après tout, ce n’est que de la science-fiction. Mais si c’était vrai? Si cela devait arriver un jour également sur Terre? Que l’homme ne soit plus le maître, qu’il perde la parole, qu’il soit dominé par une autre espèce ou en tout cas par une entité supérieure? Si vous considérez un tant soit peu notre humanité, vous devriez avoir froid dans le dos.

Et c’est quand on a froid dans le dos qu’on commence à se poser de vraies questions, j’entends par là des questions qui touchent à notre nature, à notre essence, à notre existence, à notre regard sur la vie, à la valeur que nous attribuons à l’homme, à notre comportement, à nos dérives, à notre avenir. Même s’il en faut souvent bien davantage pour commencer à se poser des questions. Il faut être confronté soi-même à la souffrance et à la catastrophe.

Je ne nous souhaite aucun drame, je ne nous souhaite pas de perdre la raison, de devenir des bêtes ni même de vivre dans un futur où nous serions les animaux de compagnie des singes. Alors profitons de la fiction pour approcher ce sentiment de devenir singe à la place du singe. D’être torturé en laboratoire, de vivre en cage, d’être promené en laisse. C’est l’expérience que fait le capitaine Taylor pour nous. Pour nous poser les fameuses vraies questions.

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Les singes, c’est nous

Vu que les singes du film sont humains à la place des humains et qu’on découvre leur société, leur organisation, leurs dérives, leurs ségrégations et leur inhumanité face aux humains, on en vient à observer les singes comme des humains. La Planète des singes est l’œuvre la plus simiesque qui parle le plus des êtres humains. Parce que les singes, c’est nous. Au-delà des questions déjà évoquées que nous devons poser sur la nature humaine, il y a les questions que nous présente textuellement le film en parlant directement d’obscurantisme religieux contre la science et des discriminations entre les singes eux-mêmes. Sur ce point, le scénario n’est pas des plus subtils. Il a même un côté très appuyé, voire ridicule.

N’oublions pas cependant que ce film, tout de même révolutionnaire pour l’histoire du cinéma, sort en aux Etats-Unis en 1968. La même année où Martin Luther King est assassiné à cause de son engagement anti-ségrégationniste. La même année où la Cour suprême des Etats-Unis abolit la loi interdisant les mariages mixtes, entre personnes de couleur différente. La Planète des singes est ainsi considéré comme un film politique, acclamé par les uns, hué par les autres.

Malgré les polémiques, le film s’impose en succès phénoménal. Qu’il ne doit pas qu’à son message de tolérance. Pour faire passer un message avec force, il faut une œuvre. L’œuvre est bien là; elle est complète. Dans les jeux de la caméra entre les plans larges et les gros plans pour montrer la condition des hommes sur cette planète avec son environnement, dans ses costumes, ses maquillages de singes, de l’ordre de la prouesse pour l’époque, dans certaines de ses répliques puissantes et inoubliables – «C’est l’avenir de notre peuple que je viens de sauver» –, et surtout dans sa musique qui nous fait ressentir tout l’exotisme du lieu par son bruitage alternant piano classique et tambours tribaux. Musique de Jerry Goldsmith qui est dans sa composition continue la première narratrice du récit.

C’est la musique et les bruits angoissants – comme la poupée qui crie «Mama» – qui nous guide à travers les découvertes vertigineuses des deux chimpanzés scientifiques avec lesquels Taylor s’est lié d’amitié. Ils pensent, ils affirment même preuves à l’appui, qu’autrefois, c’étaient les humains qui dominaient cette planète. Que s’est-il alors passé pour que l’homme soit réduit à l’état de bête sur cette planète lointaine? Peut-être pas si lointaine que cela. Peut-être pas du tout lointaine.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Twentieth Century Fox

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