« La cité lassitude » : du fonctionnaire d’Etat ressurgit l’adolescent rêveur

Les lettres romandes du mardi – Loris S. Musumeci

« Mathias aimait la vie, mais se gardait de tout ce qui lui donnait un parfum doucereux ou consolateur. Les filles et le jazz l’attiraient davantage pour leur part de rugueux mystère que pour leur facile beauté et s’il ne papillonnait que brièvement dans le camp des fragiles conquêtes, c’est qu’il craignait encore de s’y consumer. Une part de lui était devenue méfiante et répugnait à l’abandon qui dévore. Il devinait bien qu’il était charmeur, mais il pensait devoir son attraction à l’originalité de ses idées et non à la finesse de ses traits. Son ego et ses succès le trompaient. Il était juste attachant nigaud quand il se croyait profond raisonneur. »

Mathias Alkan. Un jeune homme simple. Certes un peu rêveur, certes révolté, certes passionné, certes talentueux, mais banal. Enfant, il est la joie de ses parents. Adolescent, il est bon étudiant. Il tombe amoureux, fréquente, échoue et se désole. Jusqu’à la dépression. On l’emmène à Sils-Maria dans les Grisons chez une amie de sa mère pour qu’il reprenne force et santé. Le jeune y rencontre Eva, une fille accueillie dans la demeure, portant en son corps la lourdeur d’une maladie autrement plus grave, qui plus est dégénérescente.

« La jeune fille dans le fauteuil avait un visage d’ange, frange blonde léchant un front gracieux, grands yeux clairs et rieurs, des pommettes bien visibles sous une peau nacrée, des traits réguliers, fins, délicats et des lèvres étroites qui lui donnaient un air un peu hautain qu’adoucissait l’arrondi parfait du menton. A voir sa tête, on eût dit une annonciation. Elle attirait, captait la lumière que son sourire irisait d’une aura apaisante. Mais violent contraste, tout le reste de son corps était contorsionné. »

Les deux s’aiment, à leur manière, conditionnés par le corps trop statique de l’une, par le cœur trop mouvant de l’autre. Puis les liens s’effilent doucement, sans jamais mourir pour autant. Et le service militaire et l’université. Et d’autres amours, et la gloire. Mathias devient journaliste à succès, mais les doutes d’autrefois ressurgissent et la vie du personnage prend un nouveau tournant à la recherche de la grâce qui comble et qui nécessite néanmoins un vide pour entrer en l’homme.

Un roman à caractère autobiographique

Jean-François Lovey n’est pas innocent de son histoire. Non seulement parce qu’il l’a écrite, mais aussi parce qu’il en a vécu des parcelles. Il n’est pas Mathias Alkan, pourtant il le comprend. Ses échecs, ses désirs et sa réalité lui font écho. Assurément, La cité lassitude est un roman à caractère autobiographique. En effet, l’ouvrage raconte indirectement des épisodes de l’existence de Jean-François Lovey, haut fonctionnaire valaisan, ancien chef du Service de l’Enseignement, qui avait été écarté de ses responsabilités lors d’un changement de gouvernement. L’évocation d’un licenciement vécu par le père de Mathias n’est nullement réductible à une sorte de vengeance mal placée ; elle ouvre la voie à une réflexion fine et magnifiquement écrite sur la perte d’emploi.

« Vient ce jour funeste où un sinistre commandeur signifie que l’on n’a plus besoin de nos mots ni de nos bras. On est surnuméraire. Ce n’est pas un manque qui est reproché, mais un surplus. On est « de trop ». Le doigt nous montre le nécessaire repli. La sortie. Et le signe n’a que l’apparence de l’élégance. Hier encore on se définissait par ses actes. Ce matin on sirote un café sans saveur et l’on voit poindre son néant. La solitude ouvre alors son grand livre et c’est par nostalgie que l’on en tourne les pages. Les gens que l’on croise vont au turbin et ils n’ont que faire de notre désarroi. A la boutonnière, ils ont des lendemains et des rêves ; le « retiré », lui, n’a plus que des souvenirs et il devine bien à quel point il embarrasse en les évoquant. »

Un style mitigé

Le style de l’ouvrage est extrêmement fourni. On remarque derrière la richesse du vocabulaire et des phrases fleuries de lyrisme un homme amoureux des lettres. Le lecteur goûte tout le roman durant à la sauce des classiques qui ont aiguisé la plume de l’auteur. En revanche, le texte pèche fortement sur ses dialogues. C’est d’ailleurs le défaut principal de La cité lassitude. Les erreurs sont nombreuses du point de vue du naturel qui ne réussit pas à transparaître malgré la volonté apparente de Jean-François Lovey. Il y a trop de décalage entre l’utilisation d’un langage soutenu pour certains dialogues et le langage aux allures familières pour d’autres. Et summum de la maladresse : les points de suspension, qui pourrissent le rythme des phrases et tachent le papier d’inélégance.

« – Bonjour… Plutôt re-bonjour… Nous nous sommes vus déjà. Hier… Sur la banquise d’abord… Et puis, le réchauffement de la planète aidant, nous nous sommes parlés… Enfin elle surtout… Et un peu compris, non ?
– On peut le dire ainsi… J’ignorais Monsieur Alkan que vous connaissiez ce cher Pastor. Il m’a dit que vous aviez également étudié la philosophie et que vous étiez une sorte de…, comment dire,… de poète en quête romanesque de vérité. »

En outre, l’écriture perd, seulement en de rares passages heureusement, les qualités d’un style raffiné et devient pompeuse et lourde à la lecture. Pénible, à proprement parler. Ironie du sort ou anticipation de l’auteur à cette critique, par deux fois, Mathias reçoit ce reproche du lyrisme porté à outrance pour ses écrits.

« [Ton style] me paraît trop propre. Trop cravaté… Depuis quand les rivières mandolinent-elles chez toi ? Et puis je trouve ton calvaire trop fréquentable… Si j’étais ton professeur, je dirais que tu dégoulines de lyrisme… Que ton style est plus onctueux que tranchant… Mais je ne suis que ton collègue… »

Sans lassitude

Concernant la structure générale du livre, elle jouit d’une grande cohérence. Un travail de sens et de fond a été opéré entre synthèses et prolongements dans les différents épisodes de la vie de Mathias. De plus, le roman se divise en trois parties ornées respectivement d’un épigraphe citant François Villon, Guillaume Apollinaire et Simone Weil. Des géants. Et leur phrases s’incarnent véritablement dans les faits racontés et le déroulement de l’histoire.

Enfin, le personnage du jeune dandy qu’est Mathias plaît. Il est attachant, parce que profondément humain. Il est faiblement amoureux, fortement douteux ; frivoles sont ses espoirs, puissante est son espérance. Et malgré les défauts stylistiques, c’est sans lassitude que l’on entre et que l’on voyage passionnément dans la cité intérieure de Mathias.

« Oui une cité. L’étalement d’une cité. Elle croît, se complexifie, s’étend, s’organise comme des quartiers, s’invente des espaces de respiration, des territoires secrets, elle meurt de brèves asphyxies, puis elle renaît… apparemment renforcée… Elle accueille. Elle refoule. Elle ingère et rejette. Elle a des parties claires et d’autres obscures… La vie, tout entière, comme une ville… »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci

La cité lassitude
Jean-François Lovey
Editions Monographic
264 pages

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