La douleur est le terreau de l’artiste dans l’«Orléans» d’Yann Moix

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

«Il faudrait désormais vivre clandestinement chez mes parents, orphelin quoiqu’en leur compagnie. Je leur déniai au demeurant, à compter de ce jour, la qualité de parents – ils ne représentaient à mes yeux que ce qu’ils pensaient d’ailleurs qu’ils étaient: de simples géniteurs. Seule la biologie me liait à eux, , et la biologie ce n’est pas grand-chose. Elle comporte toutefois une malédiction: cette ressemblance physique, cette gestuelle héritée qui, lorsque l’heure est tardive et qu’on se retrouve face au miroir d’un appartement vide, d’une chambre d’hôtel tel dimanche d’août, donne envie de se tirer une balle dans la tête. La mort me débarrasserait tôt ou tard de moi-même, c’est-à-dire d’eux.»

Le ton est donné. Ce ton qu’on connaît bien chez Yann Moix, à savoir celui de la radicalité, celui de l’intégrité. Orléans marque un tournant dans la carrière de l’écrivain: définitivement, il pose les fondements de son art. Il a grandi dans la souffrance, dans la violence infligée par des parents relégués au rang de géniteurs. Dalida disait que «la douleur est le terreau de l’artiste.» Elle avait raison.

«Dedans», «Dehors». Ainsi s’intitulent les deux parties du livre. La première raconte le martyre domestique. Elle a éveillé l’attention des critiques comme celle des principaux concernés: le père, la mère, le frère, Alexandre. Les polémiques tourbillonnèrent pour commencer désormais à s’atténuer.      

«Mes hurlements furent tels que ma mère accourut, paniquée: ‘Arrête! Tu vas le tuer!’ Ce à quoi mon père répondit sans hésitation: ‘Et alors? C’est bien ce que tu veux, non?’ Ma mère acheva la conversation par un ‘Pense aux voisins!’ qui arrêta net la séance de flagellation.»

Ce n’est pas rien. Face à ces propos considérés comme des révélations inédites de la jeunesse d’Yann Moix, sa famille entre en contestation. Des éléments sulfureux surgissent. L’auteur ment! Ce psychopathe! Pis encore, il inverse la situation. Ce qu’il décrit comme étant ses souffrances est en fait les souffrances qu’il a infligées à son petit-frère. La preuve, durant quelques mois de sa jeunesse égarée il produit des dessins antisémites. CQFD.

Tout paraît si simple, si évident. Pourtant, je n’en crois pas un mot. Les dessins existent bel et bien. Yann Moix en prononce l’aveu. Sans tenter de se justifier, il demande pardon pour les horreurs qui ont glissé sous son crayon. Cela n’entrave en rien la confiance que je nourris face à cet homme. Il a commis une erreur, sans doute d’autres encore. Et alors? «Que celui qui n’a jamais pêché lui lance la première pierre.» Moi-même j’ai sorti des énormités à certaines occasions, ce qui ne fait pas de moi un damné à vie. Il en va de même pour Monsieur Moix que certains jaloux se réjouissaient déjà de voir s’effondrer.

Il n’est en effet pas un écrivain comme les autres. Son talent crève les yeux. Talent qui n’est pas du goût de tant de censeurs qui se complaisent de médiocrité. Oui, le personnage est arrogant, oui il provoque, oui il surprend. Et il a raison de le faire. Là où tout est lisse et policé, il déchire de sa plume les évidences, les tabous, les secrets, les a priori béants qui siéent à la cour du royaume cathodique.

D’ailleurs, sa liberté talentueuse s’inscrit dans une lignée d’écrivains de laquelle il s’est autoproclamé membre à la suite de Péguy, son dieu, et à laquelle je profite, avec précocité et superbe, de m’intégrer. Même si contrairement à Moix et Péguy, je n’ai encore rien écrit de consistant et je ne suis pas Orléanais. Pour l’écriture, ça viendra; quant à la citoyenneté orléanaise, ce sera plus compliqué.

«Solide comme un bronze, fragile comme un enfant, Péguy ressemble à l’idée que je me fais de moi: injuste, irascible, caractériel, mais attachant, touchant – enfantin. Je ne me jette pas des fleurs; j’aspire, comme sur un champ de bataille, à dire la vérité. La modestie n’est rien au regard de l’humilité. Péguy et moi sommes des humbles – des humbles et des Orléanais.»

Assez parlé de mes propres rêveries. Revenons à Orléans. «Dedans» a donc éveillé les passions. Négatives comme positives. Si elle a été fertile aux polémiques, elle a aussi donné lieu à un voyeurisme se prenant pour de l’admiration. On a salué le récit des coups et contrecoups. Quelques réserves se logent néanmoins de côté de l’idée que je me suis faite du livre. L’écœurement est au tournant. Yann Moix nous en dit trop. Certains détails mériteraient d’être tus dans la lumière de la suggestion.

Cette première partie n’en demeure pas moins passionnante. Comme d’habitude, l’artiste nous gâte en petits trésors. Ces trésors qui sont l’apanages des grands auteurs. Enfouis dans un récit, les réflexions qu’on reçoit en cadeau pour la vie explosent. Ainsi, au-Dedans du drame familial, on trouve des paroles universelles de classiques.

Georges Steiner, récemment lu, dit dans Errata que les classiques se reconnaissent au fait que la lecture ne s’opère pas que dans un sens. Le classique, on le lit, mais il nous lit aussi. Parce qu’incessamment il nous questionne. De toute évidence, les ouvrages d’Yann Moix ne sont encore que des classiques en devenir. Ne pressons pas les choses, mais remarquons déjà la puissance de passages tout naturellement intégrés à l’histoire, qui resteront pour le lecteur des compagnons de route:

«Rien ne vaut la pédagogie; elle détient le secret de la mise au monde des vocations. En elle réside la possibilité d’une naissance intellectuelle. La naissance ne saurait être strictement physiologique; notre propre présence au monde exige qu’on épouse ce monde et que nous y trouvions notre place. C’est la pédagogie, plus que la matière elle-même, qui détient le pouvoir de nous faire aimer non seulement notre vie, mais la vie. Pénétrer dans une passion ne peut toujours se faire seul; le professeur qui devient notre guide, et pourquoi pas notre ami, s’il nous accompagne au seuil de nos amours futures, ayant semé en nous la graine de la curiosité et de la fébrilité, le goût de l’obstination et du forage, peut nous abandonner ensuite: nous ne serons plus jamais seul.»

«Dehors», la seconde partie du roman, a moins fait parler d’elle. Elle est pourtant la plus moixienne des deux. Parce qu’elle est Une simple lettre d’amour, comme on en trouve dans tous les écrits de Moix – tout particulièrement dans Jubilations vers le ciel. Et entendez «amour» chez ce dernier dans son sens le plus intègre et profond, j’ai nommé l’échec. Toute passion amoureuse est vouée à l’échec, que ce soit par le mariage, ou par la rupture.

D’échec en échec, on voyage entre les formes des femmes désirées par le protagoniste dans la fin de son enfance et le début de son adolescence. C’est la partie qui m’a plu le plus, car de l’expérience particulière on s’élève à l’universelle sentimentale humain. De désir en désir, on touche à la sensualité toujours réelle, toujours frustrée qui, de l’adolescence, nous accompagne toute l’existence durant.

«Nous étions des frustrés; alors que nous pouvions, théoriquement et légalement, sans le moindre embarras, embrasser ces filles partout, toute la journée, leur caresser les fesses, leur saliver dans la bouche, leur peloter les chairs, leur aspirer les tétons, nous n’en faisions rien. Tout le monde, elles, et nous, les garçons, ne pensions strictement qu’au sexe, de jour comme de nuit. Tous, au fond de nos lits, sous la douche, aux sanitaires, nous nous torchions jusqu’au vertige les parties génitales en pensant les uns aux autres. Mais une fois en classe, une fois les uns en face des autres, une fois les uns mélangés aux autres, une chape de plomb venait étouffer les frénésies nocturnes que la solitude permettait sans fin.»

Mal à l’aise? Oui, peut-être un peu à lecture d’une telle vérité. Et pourtant, qu’est-ce que ça fait du bien! La lecture et relecture de ce passage est une jubilation – peut-être pas vers le ciel, quand-même. Elle met des mots sur des monts. De désirs, qui se questionnent, qui s’accumulent, jusqu’à ce qu’un écrivain vienne en élucider les difficultés en les gravissant. Lire Yann Moix, c’est toujours gravir une montagne. On s’énerve, on s’en lasse, et puis arrivé au sommet, on contemple. Les paysages de la condition humaine, qui sont parfois désagréables à regarder, mais qui ne peuvent s’empêcher de nous en apprendre toujours davantage, et de nous accompagner.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédits photo: © Lauriane Pipoz pour Le Regard Libre

Orléans
Yann Moix
Editions Grasset
2019
262 p.

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