«L’Art de perdre»: l’art de réussir à créer des liens

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

«Qu’est-ce que vous croyez qu’elles font vos filles dans les grandes villes? Elles disent qu’elles partent pour leurs études. Mais regardez-les: elles portent des pantalons, elles fument, elles boivent, elles se conduisent comme des putes. Elles ont oublié d’où elles viennent.»

Naïma est l’héritière d’une histoire familiale chargée de l’Histoire. Sa famille, d’origine kabyle, est arrivée en France durant l’été 62. Date maudite selon son père Hamid, qui n’a quasiment jamais parlé de l’Algérie à ses filles. Date maudite aussi pour son propre père, Ali, qui avait suggéré aux siens de ne jamais préciser la date de leur arrivée en France, surtout en présence d’autres ressortissants algériens. L’été 62 est en effet le moment où sont arrivés les «harkis», ces Algériens qui ont choisi la France face au FLN.

Autant dire que, malgré ce choix, l’accueil, de camp en camp, fut austère et méfiant. Ali n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer, lui qui avait la richesse, l’abondance, les honneurs et le respect dans sa terre. Pour Hamid, c’est l’assimilation, au-delà même de l’intégration, qui s’est opérée; jusqu’à rejeter ses origines. Concernant Naïma, Française parmi les Françaises, les questions se posent quant à l’Algérie de ses aïeux. Elle ne s’y sent pas vraiment attachée, pourtant elle a besoin de connaître, de savoir, de faire la lumière sur un passé qui est resté dans l’obscurité du silence de son père.

«C’est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre.»

L’art de ne pas juger

L’ouvrage d’Alice Zeniter est assez impressionnant à première vue. Un pavé de 506 pages qui vous tombe lourdement dans les mains alors que vous ne connaissez même pas l’auteur ne se présente pas forcément comme l’activité la plus alléchante. D’autant que le titre, L’Art de perdre, n’inspire pas une lecture légère. Alors la question s’impose: entre l’histoire des harkis et une histoire de famille, comment l’auteur est-il parvenu à remplir ces pages? Comment, en outre, naviguer sans lassitude à travers ces pages?

La première habileté d’Alice Zeniter, c’est son style: indéniablement limpide et agréable. A travers lui, elle articule histoire familiale et Histoire nationale sans jamais les détacher. Le lecteur apprend donc à connaître les harkis, la guerre d’Algérie, les discours de De Gaulle entre autres choses, sans jamais perdre de vue les sacrifices d’Ali, les errements de Hamid, les interrogations de Naïma. Plus précisément, le lien à l’Histoire se fait par le lien à la famille instaurée avec brio par l’écrivain.

En y réfléchissant, la méthode ne paraît pas si exceptionnelle que cela. Nombreux sont les romans qui racontent l’histoire d’une guerre, d’un peuple ou d’une réconciliation à travers les yeux et l’existence d’un personnage de fiction. Ce qui est en revanche exceptionnel, ou pour le moins fort appréciable, c’est l’étalement et l’évolution de l’histoire des harkis, de l’Algérie à la France, en symbiose avec l’histoire d’Ali et ses descendants. Chacune des trois générations porte un regard différent sur les mêmes faits et les mêmes destins. Chacune a son filtre générationnel.

Aussi, Alice Zeniter fait preuve d’une humilité et d’une distance qui tendent à se faire rares, en omettant tout jugement vis-à-vis de la vie et des pratiques des ancêtres. La société patriarcale, les mariages organisés –autrement dit: forcés– sont traités sans condescendance. La vie dans les montagnes kabyles est présentée pour ce qu’elle était. Point de victimisation non plus, ou de culpabilisation d’une France qu’on pourrait rapidement juger raciste. Du racisme, il y en a cependant. Mais il est montré à travers la fiction avec délicatesse; et surtout, il n’est pas univoque.

L’art de créer des liens

Pour en revenir au style, Alice Zeniter parvient à instaurer une écriture qui peut être considérée comme «amicale». Il se crée une affection et un attachement avec les protagonistes à travers les générations, grâce à l’écriture simple de l’auteur qui fait entrer le lecteur dans l’intimité de la famille. Rien de pompeux, évidemment, mais un soin attentif et délicat aux mots, qui offre une lecture en un français finement aiguisé qui ne coupe pourtant jamais le lien précieux entre la famille et le lecteur.

Alice Zeniter a enfin compris que la famille dont il est question dans le roman, comme sa propre histoire familiale, résonne avec l’histoire de la famille de tout un chacun. C’est ainsi que lorsque je l’ai rencontrée, elle a laissé dans mon exemplaire une dédicace qui n’a fait qu’insister sur le lien que L’Art de perdre a eu l’art de réussir: «Pour Loris, qui sait que les familles sont souvent des trajectoires migratoires…»

Alice Zeniter
L’Art de perdre
Editions Flammarion / Albin Michel
2017
506 pages

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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