Archives de catégorie : Littérature

« Je te souhaite d’être heureux dans tes solitudes », mars 1958 – décembre 1969

Le Regard Libre N° 26 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (5/6)

Embarras, incertitudes et lassitudes pétrissent les missives de Corinna Bille et Maurice Chappaz. Tout particulièrement celles du quatrième chapitre de Jours fastes, « Je te souhaite d’être heureux dans tes solitudes », présentant les échanges de 1958 à 1969. Reste, pour la gloire de l’amour, une partie majeure d’affection et de tendresse entre les deux écrivains. Dans un langage toujours aussi vrai ; à eux la parole.

Tourments laboureurs

« Je crois que j’arriverai à sortir des embarras financiers.
Je pense à toi chaque jour. J’espère arriver à une époque où tu seras déchargée. Je n’ai pas toujours de la patience, certes mais je me laisse prendre par les soucis, les obsessions lorsque je ne peux pas retrouver la joie dans la poésie, dans l’écriture.
Mais tu es toujours en moi comme ma plus belle certitude.
Je t’embrasse ainsi que les petits.
Maurice »

C’est un Maurice bien angoissé qui se retrouve tout au long de cette partie de correspondance. Il n’en désire pas moins des lendemains plus sereins, dans une confiance ardente. Continuer la lecture de « Je te souhaite d’être heureux dans tes solitudes », mars 1958 – décembre 1969

« Le Sang », extrait n° 2

Le Regard Libre N° 25 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte (suite)

En sortant, il suivit la procession, au-dehors du village, jusqu’à la petite chapelle au milieu des hautes herbes. C’était la liturgie des jeunes, celle de la Saint-Jean, qui a lieu le soir, tard, et où le prêtre célébrait la nuit la plus longue avec un petit autel de bois, sur le parvis rustique. Il prit place au milieu des fidèles, debout parmi eux, et comme eux ne pensait pas encore à la fête qui se préparait au village, au vin et au chant, aux ivrognes et aux païens qui les attendaient déjà, et ne participaient pas au culte divin. Il voulait encore un moment respirer la lumière de cette nuit presque claire, où les chevelures brillaient dans la pénombre, et les peaux pâles des jeunes filles, et leurs yeux. Le service commença, et en s’agenouillant dans l’herbe, il put saisir un instant comment les plantes croissaient sous le soleil du créateur. Il était beau que personne ne parlât. Quand le prêtre éleva l’hostie, il ne pensa plus à sa jeunesse, et oublia qu’il l’avait perdue, comme les rêves se dissipent peu à peu au milieu de la journée, et que le souvenir qui nous était clair au matin ne peut plus être appréhendé le soir, quoiqu’il demeure présent. Mais il ne trouva pas la force de se lever, et d’aller communier. La mémoire de sa jeunesse lui revenait. Il se sentait sale. Peut-être sale de l’avoir perdue, alors qu’il aurait dû veiller sur elle avec plus d’attention, et la chérir comme le soleil chérit la vigne, et donne du vin. Peut-être avait-elle détesté son égoïsme coupable, et s’était-elle enfuie parce qu’il était un monstre, ou qu’il était simplement devenu trop vieux pour elle, sans rire et sans joie, promis à la fatigue et aux regrets. Non, il n’oserait pas s’avancer, et recevoir le Christ dans sa bouche, agenouillé qu’il était, quand ses mains étaient si sales, ou allaient le devenir. Pas sans elle en tout cas, pas sans elle pour lui tenir le bras, et le soutenir. Au lieu de cela, il fit son deuil, en versant une larme sur les herbes, puis se leva. Le sel de la terre, pensa-t-il. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 2

« Je suis capable de créer une oeuvre très belle », avril 1950 – octobre 1957

Le Regard Libre N° 25 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (4/6)

La famille s’agrandit par l’arrivée de Marie-Noëlle, la petite dernière. Et ce n’est pas tout. « Je suis capable de créer une œuvre très belle », le troisième chapitre de Jours fastes, rendant compte du courrier de 1950 à 1957, ouvre la porte à de nouveaux joyaux littéraires. Corinna Bille et Maurice Chappaz échangent toujours davantage sur leurs lectures. Aussi, ils entament une sublime correspondance voyageuse. A savourer sans retenue ; en laissant place aux paroles mêmes des deux écrivains.

La famille, des soucis aux douceurs

« Quel adorable compagnon cet Achille. Pas un instant, il m’embête. Il dort, il mange, il joue, c’est un rêve. Il est toujours content de tout. Aujourd’hui, je l’ai promené le long du bisse jusqu’à Plan-Praz. Quelle joie pour lui de taper dans l’eau avec un bâton, de jeter des petits cailloux, de toucher les réservoirs – Je m’asseyais sur l’herbe et je regardais les touffes bleues de gentianes. Mais sois tranquille, je ne perds pas de l’œil Achille, même si je travaille à côté. Ne t’inquiète pas. »

Après Blaise, l’aîné, la progéniture continue par la naissance d’Achille, en 1948. Ce dernier est accueilli avec moins d’angoisse que le premier. Corinna est désormais rodée. Elle réussit à concilier, avec plus ou moins d’aisance, maternité et écriture. Continuer la lecture de « Je suis capable de créer une oeuvre très belle », avril 1950 – octobre 1957

« Le Sang », extrait n° 1

Le Regard Libre N° 25 – Sébastien Oreiller

Chapitre I : La Perte

Ils ne sont pas nés vieux. Tout au plus leurs jours, des vignes sucrées de novembres, ont-ils coulé plus rares et plus denses sur la terre rouge, la terre assoiffée qui dicte, au gré des semailles et des moissons, les joies et les peines. Avares en tendresses, ils ont veillé avec l’œil de celui qui n’a rien sur le peu qu’ils avaient, leurs joies muettes, et c’est pour ça qu’ils les ont chéries sur nos traits, bien des années plus tard, quand nous leur avons souri. Nés de malheurs silencieux. Nés des joies mortes de leur jeunesse.

Ils ont passé comme un ruisseau d’eau froide dans la montagne, en courant sous le soleil, et pourtant, eux aussi, ils ont été jeunes. Brièvement. Le père de mon père n’avait pas vingt ans, quand il la perdit, sa jeunesse, un jour qu’il était aux champs. Il l’avait prise avec lui en partant, par la main, et il l’avait laissée jouer pendant qu’il travaillait, seul, au bord des bois qui dominent la plaine. Comme toujours quand la journée avait touché à sa fin et que la sueur brûlait son cou laborieux, elle s’était tue, il n’avait plus entendu son chant, celui des cascades et des petits enfants. Il avait appelé sa jeunesse, et il ne l’avait pas trouvée. Peut-être s’était-elle perdue, volage, là où les taillis sont incultes et les gorges avides, dans les creux où, parfois, l’esprit emmène les jeunes gens, et dont ils ne reviennent pas. Peut-être aussi était-il devenu sourd, comme son père qui était mort sept mois plus tôt, fatigué comme lui, et il n’avait pas eu le courage de la chercher. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 1

« Ces enfants déjà, avant le vrai », janvier 1944 – automne 1949

Le Regard Libre N° 24 – Loris S. Musumeci

Jours fastes (3/6)

Le chemin heureux et tortueux de Corinna Bille et Maurice Chappaz continue. Le deuxième chapitre, « Ces enfants déjà, avant le vrai », s’étalant de janvier 1944 à l’automne de 1949, connaît la fécondité littéraire, conjugale et parentale du couple. Comme dans le dernier épisode, l’article se base et se concentre sur les mots des deux écrivains eux-mêmes, riches de leur généreuse correspondance.

Blaise, l’enfant-joie

« Le tocson de Sierre qui apporte les express vient de frapper, et j’ai la grande joie de recevoir ta lettre. Une immense joie. Merci cher Maurice. Oui, j’ai confiance. Par moments un peu d’angoisse mais j’arrive à la dominer. Physiquement : très bien, malgré un certain écœurement latent. Ma mine est excellente et Mamita me dit que je n’ai jamais été aussi belle, aussi fraîche que ces derniers jours. »

Corinna est enceinte. Avec sa mine « excellente », elle vit une agréable grossesse, bien que Maurice soit toujours aussi absent. Relativement isolée à Lausanne pour éviter que la situation de mère-célibataire ne choque en Valais – les deux écrivains ne sont encore pas mariés –, elle songe en douceur, avec un brin d’inquiétude, à cet enfant qui naîtra. Continuer la lecture de « Ces enfants déjà, avant le vrai », janvier 1944 – automne 1949

« Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient », février 1942 – décembre 1943

Un article de Loris S. Musumeci paru dans Le Regard Libre N° 23

Jours fastes (2/6)

Suite à l’entretien de novembre 2016 avec Pierre-François Mettan pour ouvrir la présente série, Jours fastes est présenté ici sous son premier chapitre : « Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient ». Cette partie s’étend du 8 février 1942, treize jours après la rencontre des deux écrivains, au 30 décembre 1943. Corinna Bille et Maurice Chappaz commencent à s’écrire pour la vie, continuellement, se racontant les banalités quotidiennes, les misères du monde, les amertumes de leurs douces amours ainsi que les joies familiales, jusqu’en 1979, année du décès de la conjointe. Cette correspondance a le rare prestige d’être complète car elle recouvre, dans un style délicieux, les questions tant amicales qu’amoureuses, littéraires ou voyageuses du couple. Il est donc moins opportun de relater les faits biographiques que de s’arrêter sur la variété du type de propos et d’en apprécier l’écriture soignée. C’est à la découverte des plus beaux et intéressants passages parsemés dans les lettres des deux amants, que cet article est consacré.

Fatigue et paix pour un amour particulier

« Bientôt quand d’absurdes événements d’un monde que nous ne voulons pas connaître auront pris fin… nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient. » Continuer la lecture de « Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient », février 1942 – décembre 1943

Une heure avec Marc Bonnant

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Loris S. Musumeci

Marc Bonnant n’est pas seulement un personnage très cultivé et admiré de toutes parts pour sa sublime éloquence, il est aussi un véritable Maître. Avocat depuis 1971, il défend des personnalités d’envergure au niveau international, telle Sa Majesté l’Impératrice Farah d’Iran. De Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Genève à président du Concours d’art oratoire, ses mandats restent très nombreux. Ces derniers voyagent même dans le temps : l’homme de droit s’est amusé notamment à plaider pour Baudelaire dans le procès des Fleurs du mal. Il a par ailleurs reçu différentes récompenses grâce à sa passion du beau verbe : la nomination d’Officier dans l’Ordre de la Légion d’honneur, le Prix du rayonnement français et la consécration de Meilleur orateur francophone vivant. Marc Bonnant, amoureux de la vie et de la langue, nous offre un entretien profond et touchant.

Loris S. Musumeci : Le français a-t-il une culture qui lui est propre ?

Marc Bonnant : On a soutenu que l’Etat est une langue, et que l’Etat est sa langue. Avant d’en venir au français, on peut considérer que la langue est constitutive d’une communauté, et donc d’une nation. On peut dire d’une nation qu’elle étaie des frontières et une langue, donc une culture, et par là une tradition ainsi qu’une verticalité. Je parle de culture et de langue, parce qu’elles sont consubstantielles. On conçoit dans une langue, on pense dans une langue. Ainsi, les lecteurs que nous sommes devraient pouvoir, s’ils voulaient vraiment lire, lire dans la langue originale. La pensée est l’expression d’une culture, la langue en est l’instrument, mais en est aussi la créatrice. Continuer la lecture de Une heure avec Marc Bonnant

Petit inventaire du registre grivois dans la littérature européenne

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Léa Farine

« Mieulx est de ris que de larme escripre, pour ce que rire est le propre de l’homme », écrit Rabelais dans Gargantua. Propre à l’homme également, la maîtrise du langage ainsi qu’une certaine créativité en matière de sexualité. Dès lors, il semble fort logique de considérer que le genre grivois n’est rien de moins qu’une des plus formidables expressions de la distinction humaine. N’en déplaise aux tristes qui se drapent d’une dignité toute raide. Il serait plus profitable à leur élévation de secouer les mites de cet habit faux, car pour retrouver le goût (et la pureté) du blanc, rien ne vaut une fine appellation (polissonne bien sûr). On peut, sous couvert de décence, renier les joies du jeu, mais il me semble qu’aucun homme (ou femme) ne soit jamais assez fort pour ce calcul. Il n’y a en effet rien de vulgaire à esthétiser des thèmes qui semblent vils de prime abord. La démarche, au contraire, est anti-pornographique.

Notre inventaire commence avec la pièce Lysistrata d’Aristophane, auteur comique grec ayant vraisemblablement vécu à Athènes au Ve siècle av. J.-C. Désireuses de faire revenir leurs maris de la guerre, les Athéniennes, puis les femmes de toutes les cités grecques, décident de faire la grève du sexe jusqu’à ce que les hommes cessent de combattre. Les jeux de langage qui parsèment le texte perdent certainement un peu de leur dimension originelle une fois traduits en français, mais demeurent cependant assez ostensibles pour que l’on puisse en saisir l’évidente licence. Continuer la lecture de Petit inventaire du registre grivois dans la littérature européenne

Rencontre avec Laurent Pernot, de l’Académie française

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Sébastien Oreiller et Jonas Follonier

Il nous faudrait plusieurs pages de ce journal pour énumérer le parcours et les différentes fonctions de M. Laurent Pernot. Directeur de l’Institut de grec de l’Université de Strasbourg, il est membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres depuis 2012 et membre sénior de l’Institut Universitaire de France. Le 13 novembre 2014, par décret du Président de la République, Laurent Pernot a été nommé chevalier dans l’Ordre national du Mérite. Nous avons eu la chance de pouvoir l’interroger sur la rhétorique, dont il est un spécialiste internationalement reconnu.

S. O. et J. F. : La rhétorique n’a point de secret pour vous. Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans ce domaine ?

Laurent Pernot : Personnellement, j’aime tout dans la rhétorique : l’élégance de la forme, les belles périodes, les réparties spirituelles, la discipline de l’intellect pour concevoir et ordonner les idées, l’analyse minutieuse des énoncés, la psychologie des auditoires… J’aime aussi l’élan collectif qui porte les rhétoriciens du monde entier et les fait se rassembler dans des sociétés internationales, comme la Société internationale d’histoire de la rhétorique (International Society for the History of Rhetoric), la Rhetoric Society of America, l’American Society for the History of Rhetoric, l’Organización Iberoamericana de Retórica, et tant d’autres. Mais s’il faut faire un choix, ce qui me paraît le plus important est le rôle de la culture rhétorique, des schémas et des modèles rhétoriques, dans le fonctionnement de la vie politique.

Cette passion ne doit pas toujours être facile à revendiquer.

Effectivement. Dans l’usage courant, le mot « rhétorique » est souvent péjoratif. C’est que la rhétorique suscite un double recul. Elle fait peur et elle fait pitié. Pitié, parce qu’elle est associée à une réputation de pauvreté intellectuelle, d’emphase, de sclérose et de scolastique, en raison de l’aridité des listes de figures ou du vide supposé des grilles de « lieux communs ». Peur, parce que la rhétorique est vue comme une arme redoutable, un art de tromper et de manipuler, sans préoccupation de vérité ni de moralité. Continuer la lecture de Rencontre avec Laurent Pernot, de l’Académie française

Rencontre avec Stéphane Marti

Le Regard Libre N° spécial Langue française – Loris S. Musumeci

Stéphane Marti est professeur de littératures française et latine ainsi que de cinéma et photographie pour l’Atelier du Regard qu’il a fondé au Lycée-Collège des Creusets de Sion, en Valais. Amoureux du septième art, il préside la Fondation Fellini. Ses nombreux engagements pour l’art et la culture lui ont valu de nombreuses gratitudes telles que la médaille d’argent de l’Académie des Arts-Sciences-Lettres ou le titre de Cavaliere OSI de la République italienne. C’est un homme simple, dévoué et passionné qui répond généreusement à nos questions.

Loris S. Musumeci : Y a-t-il concurrence entre littérature et cinéma dans une société qui est désormais davantage tournée vers les écrans que plongée dans les livres ?

Stéphane Marti : J’aimerais simplement rappeler que la littérature et le cinéma ne peuvent se concevoir sous le mode de la concurrence. Le mot « littérature » apparaît au XIIe siècle et concerne le savoir issu des livres. La dimension esthétique liée au vocable de « littérature » ne prendra vraiment tout son sens qu’à l’aube du Grand Siècle pour prendre peu à peu la valeur qu’elle a aujourd’hui en tant que travail d’invention ou de réinvention des moyens d’expression et de communication de la langue, cet alliage fabuleux de l’idée avec la musique des mots. Je préfère le terme grec de poïèsis, plus puissant et plus juste, pour signifier le travail créatif de l’artiste, écrivain, musicien, peintre, réalisateur, sans oublier l’orateur qui déploie le langage dans l’espace sonore de l’agora. Notre société est noyée dans un maelström d’images et très curieusement ignore le fonctionnement et les effets de celles-ci. Les images s’accumulent et constituent aujourd’hui, du fait de l’accroissement des technologies de communication et de l’accessibilité à celles-ci, une masse incommensurable et parfaitement insignifiante : chaque usager des technologies contemporaines de communication produit des milliers d’images et de « films » où il est en général l’acteur principal du monde, ou plutôt de son monde. La lecture d’un livre est un acte de liberté, et comme l’affirmait Montaigne, une forme suprême de bonheur, un voyage intérieur vers des espaces plus vastes encore que les Amériques des conquérants. Choisir de passer un heure ou deux dans une salle obscure et entrer dans le point de vue d’un autre, adopter le regard d’un autre sur le monde s’approche aussi d’une forme de lecture, une volonté de trouver une route dans cette jungle d’images, celles qui peuvent nous faire rêver et nous arracher un moment à notre condition. N’oublions pas que le cinéma est né la même année que l’aviation, deux moyens de transport, certes fort différents, l’un esthétique, l’autre industriel, mais tout à fait capables de survoler le monde. Continuer la lecture de Rencontre avec Stéphane Marti